Des tentes dans un squat de région parisienne. Crédit : InfoMigrants
Des tentes dans un squat de région parisienne. Crédit : InfoMigrants

En région parisienne, environ 250 migrants survivent dans un bâtiment désaffecté transformé en squat, isolés et en proie au froid et à la faim. Ce décor d'abandon est devenu ces derniers mois l'une des seules solutions pour ceux laissés à la rue. Reportage.

Un attroupement se forme si tôt les couettes arrivées. À l'entrée de la pièce où sont stockés les précieux objets apportés par l'association Utopia 56, les mains se tendent pour attraper ce qui permettra de passer une nuit un peu moins glaciale. En quelques minutes tout est parti. "Il reste celle-ci, mais c'est une couette taille enfant, très petite", lance à la volée Angèle, 21 ans, responsable chez Utopia 56. Qu'importe la taille, cela fera l'affaire pour un grand gaillard en claquettes qui s'en saisit et file aussitôt, son trésor sous le bras, dans les étages de ce vaste bâtiment mal éclairé et quasi pas chauffé.

Les quelques paquets de pâtes et le gros sac de pommes de terre n'ont pas attiré autant l'attention. Dans cet édifice désaffecté de la région parisienne, anciens locaux d'une entreprise de construction devenus un squat pour migrants à la rue en avril 2020, le froid est la préoccupation première. Il s'engouffre par les portes ouvertes et celles brisées jusque dans les escaliers et les couloirs, se moquant des misérables radiateurs électriques branchés à fond dans certaines pièces. "Je ne blaguais pas quand je disais qu'il nous fallait des couettes. On a aussi besoin de sacs de couchage", prévient Faris, l'un des "délégués" comme se nomment ceux élus par la communauté pour gérer les lieux, s'adressant aux membres de l'association.


Des migrants s'entassent dans des pièces faisant office de chambre et cuisine à la fois. Crédit : InfoMigrants
Des migrants s'entassent dans des pièces faisant office de chambre et cuisine à la fois. Crédit : InfoMigrants


À la suite du démantèlement du camp de Saint-Denis, le 17 novembre, le nombre d'occupants de ce squat a doublé pour atteindre les 300, majoritairement des demandeurs d'asile et des réfugiés en attente de logement.

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Ce 26 janvier, ils sont environ 250, après qu'une partie des occupants a été transférée la veille dans des gymnases parisiens débloqués suite à une "opération réquisition" menée par des associations et des membres de ce squat. Restent, pour beaucoup, des Tchadiens et des Soudanais, mais aussi des Ivoiriens, des Guinéens, des Congolais, des Sénégalais, des Maliens… "C'est rare les gros endroits comme ça, commente Angèle. C'est le seul squat de cet ampleur que l'on connaisse."

Comme un camp en extérieur

Vitres éclatées, fenêtres défoncées rafistolées avec du carton, fuites d'eau, crasse, sanitaires hors d'usage, absence de douches : dire que les lieux sont insalubres est un euphémisme. Qu'ils sont risqués, une évidence. Les pompiers sont régulièrement sollicités. En l'espace de quelques heures ce mardi, deux interventions ont eu lieu, l'une d'elles suite à la mauvaise chute d'un occupant dans les escaliers sombres et mouillés.


Le froid s'engouffre dans l'escalier mal éclairé du bâtiment. Crédit : InfoMigrants
Le froid s'engouffre dans l'escalier mal éclairé du bâtiment. Crédit : InfoMigrants


Pourtant ce décor d'abandon est devenu ces derniers mois l'une des seules solutions pour ceux à l'abandon, eux aussi. Alors que la pression policière sur les migrants à la rue en Île-de-France ne faiblit pas, empêchant la formation de camps sauvages, les exilés du squat peuvent au moins s'y endormir sans être volontairement réveillés par les forces de l'ordre. Quelque 3 000 migrants avaient été pris en charge par les services de l'État mi-novembre mais des centaines d'autres avaient été laissés sur le carreau, avaient dénoncé des associations. Dans ce squat, beaucoup font partie de ces laissés pour compte.

"Tous les jours, une à deux nouvelles personnes arrivent", explique Faris, couvert d'une chapka et d'un anorak. "On ne peut pas leur interdire l'entrée parce qu'il fait froid et que, sinon, il sont à la rue. On fait ce que l'État ne fait pas", justifie-t-il, en jonglant entre deux téléphones portables qui sonnent constamment, installé dans une pièce aveugle aux murs d'agglo qualifiée de "bureau". Ce réfugié tchadien de 30 ans, qui vit lui-même dans cet endroit austère, assure qu'une décision de justice a récemment autorisé les occupants de ce squat à rester jusqu'en novembre 2021.

Les premiers étages abritent les "anciens", entassés à 15 dans des pièces faisant office de chambre et cuisine à la fois, ainsi que la poignée de femmes et familles quasi invisibles, recluses dans un espace séparé. Partout des couettes, parfois empilées sur les matelas, mais jamais en quantité suffisante pour combattre les températures hivernales et l'humidité qui ruisselle sur les vitres.


Un espace est reservé aux femmes. Crédit : InfoMigrants
Un espace est reservé aux femmes. Crédit : InfoMigrants


Les derniers arrivés, eux, prennent leurs quartiers au quatrième, "l'étage de la catastrophe" selon les termes de Faris. Dans les couloirs et sous une vieille véranda mal protégée des intempéries, des tentes sales jonchent le sol, faisant penser à un camp en extérieur. Dans une pièce, une trentaine de migrants sont allongés, inertes, sur des matelas collés les uns aux autres histoire d'exploiter chaque centimètre carré. Deux échelles mènent par ailleurs aux combles du bâtiment, "le cinquième étage", celui de 30 autres personnes.

Isolés

"Je suis venu dans le squat il y a six mois après avoir vécu au camp de Saint-Denis. Il n’y a pas d'autres solutions", glisse Hassan, un Soudanais de 22 ans, en t-shirt en attendant son tour à une "douche" en extérieur, une cabine de guingois construite par les migrants qui s'y lavent au seau.

"Il fait froid, on se lave dehors et il n’y a pas assez à manger mais ça reste mieux que la rue", estime celui qui a fui le Darfour et attend désormais la fin de sa procédure Dublin, qui rend l'Italie responsable de sa demande d'asile.


Les migrants ont installé une cabine en extérieur, où ils se douchent au seau. Crédit : InfoMigrants
Les migrants ont installé une cabine en extérieur, où ils se douchent au seau. Crédit : InfoMigrants


Faris se désole d'ailleurs du manque d'aide dont ils bénéficient. Le collectif Solidarité migrants Wilson et Utopia 56, entre autres associations, effectuent des maraudes mais la nourriture manque. Le point de distribution des Restos du Cœur le plus proche est à 30 minutes de transport.

Se sentant loin de tout, certains primo-arrivants, perdus et peu à l'aise en français, préfèrent rester dans leur chambre. "Je ne m'attendais pas du tout à ça en arrivant en France", explique un autre Soudanais débarqué il y a huit jours après avoir été débouté de ses demandes d'asile en Allemagne. "En Allemagne, je n'avais jamais vu des gens laissés à la rue et je n'avais jamais vu de files d'attente dehors pour pouvoir manger, lâche-t-il. Je ne sais pas quoi faire, je ne sais pas comment ça fonctionne ici, je préfère rester dans ma chambre. C'est un copain qui m'aide pour manger."


Une autre cabine de douche, construite par les occupants du squat. Crédit : InfoMigrants
Une autre cabine de douche, construite par les occupants du squat. Crédit : InfoMigrants


Un autre homme, Sénégalais originaire de la Casamance âgé de 30 ans, dit lui aussi "ne pas savoir quoi faire". "C'est une assistante sociale qui m'a redirigé ici", explique celui qui préfère rester anonyme. "Je ne sais pas comment avoir des papiers. Alors, je cherche des petits boulots. Je travaille comme livreur pour Uber Eats sous une fausse identité", confie-t-il, soucieux, debout près de son matelas et de ses quelques affaires. L'homme a vu sa demande d'asile refusée par la France. "Je dois apparemment attendre six mois pour faire appel. Alors je vais attendre là, pas le choix."


Le matelas et les affaires d'un migrant sénégalais. Crédit : InfoMigrants
Le matelas et les affaires d'un migrant sénégalais. Crédit : InfoMigrants


 

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