Les violences survenues ces dernières semaines à Mayotte ont conduit à une intensification des expulsions. Crédit : capture d'écran Mayotte la 1ère
Les violences survenues ces dernières semaines à Mayotte ont conduit à une intensification des expulsions. Crédit : capture d'écran Mayotte la 1ère

Alors que Mayotte est de nouveau en proie à une flambée de violences ces derniers jours, le préfet a annoncé, jeudi, avoir expulsé des centaines de personnes en une semaine. Dans les bidonvilles, les étrangers n'osent plus sortir pour se faire soigner ou dépister alors que le département français connaît un pic sans précédent de contaminations au coronavirus, et en particulier à son variant sud-africain.

Quelque 600 étrangers expulsés en une semaine, pour une population de 250 000 habitants : dans une allocution au journal télévisé de Mayotte la 1ère jeudi 28 janvier, le préfet du 101e département français, Jean-François Colombet s'est félicité de prendre des mesures concrètes pour tenter de contrer une nouvelle flambée de violences au sein de sa circonscription.

Cette sortie intervient quelques jours après trois meurtres à l'arme blanche, dont deux adolescents de 14 et 15 ans, survenus en trois jours le week-end dernier à Petite-Terre. Des interpellations ont eu lieu sans que la police ne précise l'origine des suspects. Pourtant, le préfet et plusieurs élus n'ont pas hésité à évoquer la responsabilité de "bandes rivales" et de "Comoriens".

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Dans un courrier commun en date du 26 janvier 2020, le président du Conseil départemental, plusieurs parlementaires ainsi que le président de l’association des maires vont encore plus loin en demandant au Premier ministre Jean Castex l'instauration d'un état d'urgence sécuritaire. Les élus estiment qu'il permettrait "un dimensionnement pérenne des moyens [logistiques, financiers ou encore judiciaires] en adéquation avec la démographie réelle de l'île et le niveau de violence inédit".

"Un collectif cherche à faire croire que le variant sud africain est en fait comorien"

Soulignant que "cette violence inouïe est intrinsèquement liée à l’immigration clandestine, notamment celle venant des Comores, il est aussi urgent que l’État pose enfin les bases d’une véritable coopération avec l’Union des Comores, reposant sur les problématiques de sécurité, de justice, de santé, d’éducation et d’économie", écrivent-ils encore avec comme objectif affiché de "chercher à fixer durablement les populations chez elles et de rendre opposable les décisions de justice de la République à l’État comorien."

Suivi par des milliers de personnes sur les réseaux sociaux, le collectif intersyndicale de Mayotte appelle à des mesures encore plus radicales parmi lesquelles : la destruction de tous les bidonvilles et l'expulsion des clandestins, des sanctions envers les délinquants et leur famille avec expulsion immédiate, l'interdiction de territoire français et l'impossibilité d’accéder à la nationalité et aux logements sociaux ou encore faire payer les soins médicaux aux étrangers à Mayotte.

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"Ce genre de propos ne font qu'enflammer une situation déjà explosive. Ce collectif qui s'est vanté déjà par le passé de mener des actions anti-migrants va même jusqu'à essayer de faire croire que le variant sud-africain du Covid est en fait comorien", se désole Solène Dia, chargée de projet régional pour la Cimade à Mayotte, contactée par InfoMigrants. 

"Les étrangers n'osent plus sortir de chez eux pour se faire dépister ou soigner"

Le problème, poursuit Dominique Segard, présidente de l'antenne locale de la Cimade, c'est que le préfet et les élus instrumentalisent eux aussi la situation : "On sait que la moitié de la population mahoraise est étrangère et majoritairement comorienne, donc fatalement il y a presque une chance sur deux pour que les auteurs des récents crimes soient effectivement Comoriens." Et Solène Dia de renchérir : "Stigmatisation des étrangers et expulsions sont les seules réponses apportées à chaque nouvelle flambée, or on voit bien depuis des années que cela ne fonctionne pas."

La Cimade se dit "extrêmement préoccupée" d'autant plus que la crise sanitaire est à son paroxysme à Mayotte. Le taux d’incidence du Covid-19 est ainsi passé de 50,8 cas pour 100 000 habitants fin décembre à 266,9 entre le 18 et le 24 janvier. Le nombre d’appels au Samu a également bondi de 30 %. Et trois communes entrent en confinement total à compter du 30 janvier. "Les personnes d'origine étrangère ont tellement peur d'être arrêtées et expulsées qu'elles n'osent plus sortir de chez elles pour se faire dépister ou soigner. On court à la catastrophe", prévient Dominique Segard qui raconte notamment que deux jeunes attendus à la Cimade ce jour pour avancer sur leur dossier de titre de séjour ont été arrêtés en chemin. "C'est très fréquent, nous sommes dans une politique du chiffre à tout va".

Les deux militantes réclament dans l'immédiat et durant ce nouveau pic de la pandémie la fermeture du centre de rétention administrative (CRA) local aux conditions de vie incompatibles avec une crise sanitaire, ainsi que la suspension des expulsions, arguant que les migrants continuaient, quoi qu'il arrive, de revenir, leur seule famille se trouvant, pour la plupart, à Mayotte. Elle demandent, à terme, la fin du système dérogatoire juridique qui fait de Mayotte un département "à part" où ne s'applique pas la même législation que dans le reste de la France et où les habitants, étrangers ou non, ne jouissent pas des mêmes droits.

Seule réponse, pour l'heure, du gouvernement : le ministre des Outre-Mer Sébastien Lecornu, en concertation avec le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin, a envoyé mardi deux pelotons de gendarmes mobiles qui doivent être complétés par une équipe de 10 enquêteurs "afin d'interpeller au plus vite les auteurs de ces crimes".


 

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