Après la ville d'Agadez, le désert brûlant du Sahara s'étend sur des milliers de kilomètres. Crédit : Mehdi Chebil
Après la ville d'Agadez, le désert brûlant du Sahara s'étend sur des milliers de kilomètres. Crédit : Mehdi Chebil

À seulement 20 ans, Sonebaze a vécu plusieurs vies. D'abord enfant soldat au Niger, puis torturé en Libye, le jeune Burkinabé tente aujourd'hui de se reconstruire en France. Il souhaite par-dessus tout retrouver sa fille, conçue avec une Ivoirienne lors de son séjour en Libye. Témoignage.

Enfant soldat au Niger

"En 2017, alors âgé de 16 ans, je décide de passer quelques jours chez mon ami Adama qui vit près de Dori, à la frontière entre le Burkina Faso et le Niger. Deux jours après mon arrivée, le village a été attaqué. Des terroristes sont entrés dans les maisons, ils prenaient les jeunes et tuaient ceux qui tentaient de s'échapper. Les gens couraient dans tous les sens, c'était la panique. Alors que nous tentions de nous cacher, des terroristes nous ont mis au sol et nous ont menottés, Adama et moi. Puis on a dû monter dans leur pick-up. 

Nous avons roulé plusieurs heures. On avait très peur, on ne savait pas où nous allions. Nous avons finalement atterri dans un village au Niger. Il y avait plein d'autres jeunes comme nous qui avaient été enlevés un peu plus tôt. On a vite compris que nous avions été kidnappés pour combattre à leurs côtés.

Les terroristes nous ont appris le maniement des armes, sous la contrainte. Au début j'ai refusé de faire ce qu'ils me disaient mais ils m'ont frappé. J'ai compris que je n'avais pas le choix.

Deux semaines plus tard, avec un Béninois rencontré dans le camp, Adama et moi, on a pris la fuite la nuit. On savait que si nous nous faisions attraper, c'était la mort. Mais la mort, c'était mieux que ce que nous vivions.

Pendant quatre jours, on a parcouru le désert. La nuit, on marchait et le jour, on dormait dans des buissons pour ne pas se faire repérer. Le Béninois connaissait bien la zone, c'est grâce à lui que nous avons réussi à atteindre le premier village nigérien. On avait tellement soif, nous n'avions pas beaucoup bu pendant le voyage. On a vu un marigot [petit cours d'eau, ndlr] où buvaient des animaux, on a fait comme eux.

Une femme est venue vers nous. Elle nous a accueillis chez elle, nous a donné à manger et a appelé son mari. Ce dernier nous a conduit vers Dosso [sud-ouest du Niger, ndlr], car nous ne voulions pas rester dans le secteur de peur que les terroristes nous retrouvent. On ne connaissait personne là-bas, nous n'étions même pas dans notre pays.

On a dormi deux semaines à la gare de Dosso puis on a décidé de s'enfuir car nous avions toujours peur d'être retrouvés. On ne pouvait plus rentrer chez nous. Alors on a pris le bus pour Agadez [centre du Niger]. Arrivé à la gare, un passeur était là. Le Béninois a payé le transport pour nous trois. On a donc pris la route vers la Libye.

Torturé en Libye

Nous avons passé 14 jours dans le désert avant d'atteindre la première ville libyenne, Sabha. Nous avons été accueillis par des hommes en armes. Adama a pris peur, il a cru qu'ils étaient des terroristes et qu'ils allaient nous kidnapper comme au Burkina Faso. Les Libyens ont tiré sur ses pieds. Puis ils nous ont tous envoyés dans la prison de Beni Walid.

J'y suis resté un an et trois mois. Deux mois après notre arrivée, Adama est mort, à mes côtés. Il a succombé à ses blessures aux pieds qui n'avaient pas été soignées. 

Dans la prison, c'était l'enfer. Nous étions plus de 1 000 migrants entassés les uns sur les autres, dont des femmes et des enfants. Les gens étaient maltraités, les femmes violées devant nous. Les Libyens nous frappaient avec des tuyaux, nous électrocutaient, nous fouettaient le corps. Ils brûlaient aussi des gens, en jetant de l'essence sur eux et en allumant le gaz. Certains mourraient sous nos yeux. J'ai moi-même subi ce genre de torture. Ils voulaient que j'appelle ma famille pour qu'ils envoient de l'argent mais je n'avais pas leur numéro en tête, alors ils continuaient de me battre.

J'étais tellement souffrant que les autres migrants pensaient que j'allais mourir en prison. J'avais mal partout : les blessures sur mon dos pourrissaient car elles n'avaient pas été soignées. J'ai d'ailleurs toujours des cicatrices.

Enterré vivant

Un matin, je me suis retrouvé dans un trou avec une vingtaine d'autres cadavres. Les Libyens m'avaient mis dans cette fosse commune, me pensant mort. J'avais dû m'évanouir, je ne me souviens pas ce qu'il s'est passé avant que je finisse là. Le trou n'était pas très profond et n'avait pas été recouvert alors j'ai réussi à en sortir.

Le vent a soufflé sur moi, je me suis écroulé à côté de la fosse. J'ai crié à l'aide mais je n'avais aucune force.

Une voiture est arrivée peu de temps après. Un homme, un Libyen, est venu m'aider. Il m'a fait monter dans sa voiture et m'a emmené dans un foyer pour migrants du centre-ville de Bani Walid. Je suis resté là-bas cinq mois, le temps de me remettre bien physiquement. J'ai passé les deux premiers mois allongé, puis au fur et à mesure mon état s'est amélioré, grâce notamment à la Croix-Rouge qui m'a soigné.

Le Libyen qui m'avait aidé venait me voir de temps en temps. Quand j'ai repris des forces, il m'a emmené à Tripoli, chez un des amis que j'avais rencontré au foyer. Là-bas, j'ai travaillé sur des chantiers, dans la maçonnerie.

Rencontre avec une femme

Je ne voulais pas traverser la Méditerranée car certains de mes amis sont morts en mer. J'avais trop peur, en plus je ne sais pas nager.

À Tripoli, j'ai rencontré une femme, une Ivoirienne. On est tombés amoureux, et elle est rapidement tombée enceinte de moi. Elle m'a convaincu de prendre un bateau pour l'Europe. Mais un jour de 2019, alors que nous étions sortis acheter à manger, la police nous a interpellés et nous a envoyés dans la prison de Tajourah. On a été séparés lors de notre incarcération. 

Deux semaines après notre arrivée, elle a réussi à s'enfuir. Elle a voulu me faire sortir en payant la rançon mais je lui ai dit de garder son argent pour tenter la traversée. Je me suis finalement échappé quelques semaines plus tard. En prison, j'avais été réquisitionné pour faire le ménage dans des maisons, j'en ai profité pour fuir. Je suis retourné dans le foyer mais elle était déjà partie pour l'Europe.

À la recherche de ma fille

J'ai repris le travail et j'ai réuni rapidement assez d'argent pour payer le passeur. Le 1er novembre 2020, je suis monté sur un canot, avec 86 autres personnes. On a passé trois jours en mer, puis on a atteint Lampedusa. La mer était calme, et le moteur a fonctionné jusqu'au bout.

Je suis resté deux semaines en quarantaine sur un bateau italien amarré face à Lampedusa, puis j'ai été envoyé dans un centre à Naples. J'avais qu'une idée en tête : retrouver ma femme. Je savais qu'elle avait accouché d'une petite fille en France.

Le 24 décembre, je suis arrivé à Marseille. Le lendemain, j'ai pris le train pour rejoindre Clermont-Ferrand, où vit la mère de ma fille. Des contrôleurs m'ont vu mais ils ont eu pitié de moi et m'ont laissé passer. 

Depuis mon arrivée, je n'ai pu voir ma fille qu'une seule fois. Sa mère ne veut pas me la laisser, même quelques heures en sa présence. Le bébé a été reconnu par l'homme qui lui a fait traverser la frontière franco-italienne. Elle dit que si je ne peux pas assumer ma fille, alors je ne peux pas la voir.

Mais, je n'ai pas encore de ressources, je suis arrivé il y a tout juste un mois. J'ai demandé l'asile ici mais je n'ai pas encore droit à l'ADA [l'aide pour demandeurs d'asile, ndlr]. En attendant une aide financière, je me nourris grâce aux Restos du cœur ou au Secours populaire. Je suis logé par le 115 dans un hôtel.

C'est très difficile. Je ne dors pas bien la nuit. Quand j'arrive enfin à m'endormir, je me réveille 20 minutes plus tard. Je fais aussi beaucoup de cauchemars.

Je suis tellement déçu depuis mon arrivée. Je ne pensais pas que les choses se passeraient ainsi, et que je ne pourrais pas voir ma fille. Elle va bientôt avoir huit mois et je la connais à peine. Je ferais n'importe quoi pour avoir sa garde, ou au moins la voir de temps en temps. J'espère qu'un jour je pourrais la reconnaître."

 

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