Le campement de la pointe Buzaré doit être évacué dans moins de deux semaines. Crédit : Guyane la 1ère
Le campement de la pointe Buzaré doit être évacué dans moins de deux semaines. Crédit : Guyane la 1ère

La préfecture a donné deux semaines aux quelque 200 migrants, dont une trentaine d'enfants, pour quitter la plage de la pointe Buzaré à Cayenne où certains vivent dans l'extrême précarité depuis des mois. Pour la plupart déboutés ou demandeurs d'asile, ils affirment ne pas savoir où aller alors que la Guyane, région française, est de plus en plus débordée par l'afflux de migrants ces deux dernières années.

Ils sont au moins 200 à avoir élu domicile depuis des mois sur la plage de la pointe Buzaré à Cayenne. Parmi eux, des familles avec au total une trentaine d'enfants. Tous vivent dans des conditions déplorables, sans eau courante ni électricité, agglutinés sous des tentes trouées laissant passer la pluie. Des dizaines de malades du Covid-19 ont également été confirmés ces derniers jours faisant de la zone "un véritable cluster à ciel ouvert", commente la chaîne d'information locale Guyane la 1ère.

Invoquant l'insalubrité du campement et les risques sanitaires, des agents de la préfecture se sont rendus sur place jeudi 28 janvier pour leur notifier un avis d'évacuation : les migrants, principalement des demandeurs d'asile et des déboutés cubains ou syriens, ont deux semaines pour plier bagage sous peine d'être expulsés par la police. Or, les intéressés ne savent pas où aller et affirment n'avoir reçu aucune proposition d'hébergement des autorités à ce jour.

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La préfecture, selon la 1ère, indique que le relogement des demandeurs d'asile est actuellement "en cours d'instruction au cas par cas". Des propos qui "n’apportent pas de précisions nécessaires concernant un éventuel dispositif d’hébergement qui permettrait la mise à l’abri de ces personnes et donc une évacuation sereine", souligne la délégation locale de l'ONG Médecins du Monde, contactée par InfoMigrants. "Ces personnes sont donc aujourd’hui dans l’incertitude et restent dans l’attente", peut-on lire dans une déclaration écrite et co-signée par l'antenne guyanaise de la Cimade.

Les deux associations qui dénombrent pour leur part 400 sans abri au campement de la pointe Buzaré "se féliciteraient qu’un dispositif d’hébergement puisse être finalement activé pour ces exilés, mais à terme, ce fonctionnement d’urgence n’est pas viable", estiment-elles. Et d'ajouter "Il est inconséquent que l’État mène une telle politique d’accueil des demandeurs d’asile, d’une gestion de crise à une autre, en attendant d’être au bord d’une catastrophe sanitaire pour réagir."

Seulement 11% des demandeurs d'asile hébergés

Reste que la question de l'hébergement est un véritable défi pour les services de l'État de la Guyane, le nombre de demandeurs d'asile rapporté à la population du département étant l’un des plus élevés de France. "L’an dernier, seulement 11% étaient hébergés, le territoire n’a toujours pas de centre d’accueil pour cette catégorie de migrants", précise la 1ère.

En outre, rien n'est prévu pour les déboutés ayant épuisé les différents recours.

"On pensait que l'on nous aiderait ici mais on nous traite comme des moins que rien", s'insurge Guia Pablo, un ancien coiffeur et cuisinier de Cuba, interrogé par la 1ère. "Parmi nous il y a des médecins, des universitaires, des enseignants, des coiffeurs, des femmes enceintes, des anciens, des cas de Covid aussi... Nous expulser comme ça, je ne comprends pas car on va tous se retrouver à la rue."

Une porte sur l'Europe et la France

Sur le terrain, les associations, dépassées, parent au plus urgent en distribuant de la nourriture plusieurs fois par semaine sur le campement mais aussi dans le reste de la région où la faim dans les bidonvilles se fait de plus en plus alarmante ces derniers mois. Une enquête menée l'été dernier par la Croix-Rouge, Médecins du monde, le centre hospitalier de Cayenne et l’Agence régionale de santé (ARS) révèle notamment que 93% des adultes et 80,3% des enfants avaient pris moins de trois repas la veille de l’enquête et que 45% des adultes et 32% des enfants n’avaient eu qu’un seul repas la journée précédente. 

"Le camp de la pointe Buzaré n'est que la partie émergée de l'iceberg : pour les quelques personnes visibles sur cet espace public emblématique, nombreux sont ceux qui tentent de survivre dans les bidonvilles guyanais", confirment Médecins du Monde et la Cimade qui réclament "dans l’immédiat", l’hébergement de l’ensemble des demandeurs d'asile vivant à la rue. À moyen terme, les deux ONG demandent "une gestion transparente et planifiée des conditions matérielles d’accueil" en intégrant davantage les Outre-Mer dans le débat national ainsi que l’augmentation du nombre de places d’hébergement et l'ouverture d’un centre d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA).

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Devenue une véritable porte d'entrée dérobée sur l'Europe et la France métropolitaine, la Guyane croule désormais sous les demandes d'asile du Moyen-Orient, principalement des Syriens, mais aussi des Palestiniens, des Jordaniens et quelques Yéménites. "Ces migrants représentaient moins de 10% des demandeurs d'asile en Guyane en 2017-2018", expliquait en octobre à InfoMigrants Benoît Renollet, directeur de la Croix-Rouge Guyane, chargée de leur hébergement. "Mais en 2019, ce taux a grimpé à 30-40%." 

Les Haïtiens sont également très nombreux, sans oublier les Vénézuéliens et, depuis l'été dernier, les Cubains qui arrivent par le Suriname voisin. Le système d'accueil est saturé et les places d'hébergement toujours aussi rares : aucun CADA n'existe sur le territoire guyanais et les options de logement se limitent à 600 places.

 

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