Des migrants entrent en Libye via le désert du Sahara, en 2016. Crédit : Reuters
Des migrants entrent en Libye via le désert du Sahara, en 2016. Crédit : Reuters

En 2010, Issa* un jeune Sénégalais de 12 ans, a quitté son pays. Avec un père absent, une mère malade et sans ressources, le jeune garçon a été poussé par sa mère pour tenter sa chance ailleurs. Très jeune, peureux et sans argent, il s'est débrouillé tant bien que mal pour s'en sortir. Il a un peu travaillé, parcouru plusieurs pays, supplié des trafiquants de l'aider gratuitement, et a fini par rejoindre la Libye en 2014 pour traverser la mer. Il raconte.

"En 2010, j’avais 12 ans. Je vivais au Sénégal. Mais j’ai eu un problème de famille. Mon père est parti, ma mère seule et malade savait que mon avenir était impossible au pays. Elle n’avait pas d’argent pour me payer des études. Alors, elle m’a dit de partir. Je suis sorti du pays en 2010, et je suis allé en Côte d’Ivoire.

Je n’avais aucune idée de quoi faire exactement là-bas. Mais je ne pensais pas à l’Europe. Je ne connaissais personne… Très vite, les choses sont devenues compliquées. Il y a eu les violences [post-électorales] entre les partisans de Ouattara et de Gbagbo dans le pays. On était en 2011.

Je me souviens que je ne participais à ces manifestations, mais un matin, je suis sorti de l’appart où je vivais pour aller faire des courses et je me suis pris une balle dans le pied. J’avais 13 ans. On m’a emmené à l’hôpital pour me soigner. J’ai pu remarcher, mais avec quelques difficultés… Mais j’avais très peur. Je ne voulais plus trop rester.

Les gens autour de moi me disaient que l’Europe, c’était bien. Je ne savais pas quoi faire. On m’a dit qu’avant de rejoindre l’Europe, il fallait aller en Libye et traverser la mer. Au début de l’année 2014, j’ai donc décidé de quitter la Côte d’Ivoire. Ma situation n’avait pas évolué, et je cherchais un horizon meilleur. J'étais à San Pedro, la 3e ville économique ivoirienne. J'étais cireur de chaussures et je vendais de l'eau. J'avais économisé 4000 francs CFA. J'ai pris un billet de train pour rejoindre Bouaké. Et là, j'ai trouvé des passeurs.

Je les ai suppliés de me faire entrer en Libye. À l’époque, on ne savait pas ce qu’il se passait là-bas. Ils ont eu pitié de moi. Ils m’ont pris avec eux. On était dans des pick-up avec plusieurs autres personnes.

Comme je n'avais pas payé ma place, je leur rendais des services sur la route. Par exemple, quand on tombait en panne, je devais aller trouver de l'aide dans les villages. Quand on arrivait dans les villages, c'est moi qu'on envoyait faire des courses. Nous avons traversé le Burkina Faso puis la frontière nigérienne. A Niamey, il a fallu donner un bakchich à des policiers. Tout le monde a payé mais moi, je n'avais rien... Les policiers ne voulaient pas me laisser passer. Le chauffeur m'a défendu et finalement, j'ai pu continuer la route avec les autres.

Je suis arrivé à Sabha, puis à Tripoli.

Là, j’ai très vite été kidnappé, je ne sais pas qui sont les gens qui m’ont enlevé mais ça n’a pas duré longtemps. J'ai eu de la chance, quand ils ont vu que j’étais aussi jeune, ils m’ont dit de partir. J'avais 16 ans.

Encore une fois, j’étais seul dans un pays que je ne connaissais pas. Je n’avais pas d’amis, pas de contacts. Des Africains dans la rue m’ont indiqué l’adresse d’un foyer. J’y suis allé et un Libyen m’a accueilli. C’était le responsable du foyer. Au début, il m’a dit : "Si tu n’as pas d’argent pour rester ici, tu ne rentres pas." Je lui ai raconté mes malheurs, j'ai beaucoup pleuré. Il a fini par me dire : "Ok, tu peux rester ici gratuitement, tu pourras dormir, mais je ne pourrai pas te nourrir".

J’ai proposé à ce Libyen de travailler pour lui. Il était gentil, il me laissait dormir dans le foyer gratuitement, je lui devais bien quelque chose. J’ai fait des petits travaux pour lui, je lavais sa voiture, je nettoyais sa maison, je rangeais le foyer. En échange, il me donnait un tout petit peu d’argent, juste de quoi m’acheter à manger.

Je suis resté dans ce foyer pendant plusieurs mois, six mois, je crois, puis la situation a de nouveau dégénéré. Il y avait la guerre là-bas, il y avait des bombes, des morts. Puis avec la guerre, il y a eu des milices partout : des gens qui n’aiment pas les Noirs. Ils tiraient parfois sur nous, dans la rue, avec un fusil, sans raison.

Alors, encore une fois, j’ai trouvé des passeurs. Je leur ai dit que je voulais partir d’ici mais que je n’avais pas de quoi les payer. Beaucoup m’ont dit "non", ils m’ont dit : "Mais appelle ta famille pour qu’elle t’envoie de l’argent". Mais je n’avais pas de famille pour me venir en aide. Je leur disais : "Ma mère est malade, mon père est parti. Je suis ici parce que, justement, ma famille ne peut rien pour moi".  L’un d’eux m’a dit : "Si tu n’as pas d’argent, pas de famille pour t’aider, tu n’as qu’à mourir là. Je ne peux pas te faire passer".

Et puis un jour, un passeur m’a écouté et il a eu pitié de moi. Il m’a dit : "Ok je vais te faire monter sur un bateau, mais il faut que tu sois courageux. Parce que je ne pourrai pas garantir ta survie".

Nous étions le 13 septembre 2014. J’avais toujours 16 ans. Je me souviens que je me suis dirigé sur une plage, c’était pas loin de Tripoli, mais je ne sais plus où exactement. Il y avait trois bateaux. Chaque bateau pouvait prendre 300 personnes. Le passeur m’a dit de monter dans le premier bateau. Au bout de quelques minutes, ils ont changé d’avis : il fallait que plusieurs d'entre nous descendent. Je ne savais pas trop pourquoi. Les gens protestaient, ils refusaient de sortir du bateau, ils avaient peur de ne plus avoir d’autres places. Ils disaient qu’ils avaient payé pour être là.

Le passeur a fini par me dire : "Toi, tu descends, alors". Je n’ai pas protesté, je n’avais rien payé et je suis descendu.

Il y avait tout une technique pour faire monter les gens : les passeurs prenaient les plus petits, les plus fragiles et leur demandaient de monter en premier. Ils allaient au fond des cales. Les plus grands, les plus robustes montaient en dernier.

Le premier bateau est parti vers 20h, puis le deuxième bateau est parti un peu après. Je suis monté sur le troisième bateau. Celui qui est parti en dernier. J’ai appris après, que les deux premiers bateaux avaient coulé au large de la Libye. Il n’y avait eu aucun survivant.

J’ai eu de la chance. C’est ce que je me suis dit. J’aurai dû mourir sur le premier bateau.

Je ne me souviens plus très bien de la traversée, mais ce fut un enfer. J’étais au fond du bateau. Je n’avais pas de nourriture, très peu d’eau. Je vomissais beaucoup. Je me suis évanoui. Quand je me suis réveillé, j’étais dans une couverture qui réchauffe. On m’a donné à manger. Un bateau italien m’avait sauvé la vie. Nous étions le 15 septembre 2014."

Après avoir été récupéré en mer, Issa est resté plusieurs années en Italie. Au vu de sa minorité, il a été pris en charge par les autorités et a pu aller à l’école. Mal dans sa peau, et pratiquant mal la langue italienne, Issa a fini par venir en France en 2016. Il a aujourd’hui 23 ans et un avenir incertain. Il vit depuis à Boulogne-Billancourt et tente de régulariser sa situation.

*Le prénom a été changé

 

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