Une opération de sauvetage de l’Aquarius. L'ancien bateau de SOS Méditerranée a sauvé la vie de plus de 30 000 personnes en 2 ans de mission. Crédit : SOS Méditerranée / Guglielmo Mangiapane
Une opération de sauvetage de l’Aquarius. L'ancien bateau de SOS Méditerranée a sauvé la vie de plus de 30 000 personnes en 2 ans de mission. Crédit : SOS Méditerranée / Guglielmo Mangiapane

Accusations de complicité avec les passeurs, de déchets camouflés, d'aide à l'immigration illégale, de corruption... Les procureurs de Catane et Trapani multiplient les offensives contre des ONG d’aide aux migrants en mer Méditerranée et demandent l’ouverture de procès. Les humanitaires crient à l’acharnement et nient en bloc.

La justice italienne continue sa croisade contre les ONG d'aide aux migrants en mer Méditerranée. Après la clôture de son enquête ouverte en 2016, le parquet de Trapani demande aujourd’hui un procès pour poursuivre devant les tribunaux plusieurs associations dont l'ONG internationale Save the Children - qui affrète le bateau Vos Hestia - et l'allemande Jugend Rettet - qui affrète le bateau Iuventa. 

Les deux ONG sont notamment accusées de collusion avec les passeurs. Les faits remontent à 2016 et 2017. Selon les autorités italiennes, ces bateaux humanitaires se seraient coordonnés avec des trafiquants de migrants pour fixer des points de rendez-vous en mer et éteindre leur système de localisation par satellite pour dissimuler leurs mouvements. 

Accusations de complicité avec les passeurs contre MSF, Jugend Rettet et Save the Children

Selon la presse italienne, à l’époque, deux agents infiltrés sur le Iuventa - des anciens policiers proches de la droite identitaire - avaient également raconté, images à l'appui, avoir vu des membres de Jugend Rettet converser avec des complices présumés des passeurs et ramener après un sauvetage une barque en bois vers la Libye où elle a été réutilisée.

Un porte-parole de l’ONG allemande s’était expliqué en 2017 : ces "complices présumés" étaient des "pêcheurs de moteur", des gens souvent armés qui viennent voler les moteurs après les opérations de secours de migrants. Les humanitaires cherchent souvent à les maintenir à distance le temps que les rescapés soient en sûreté. De plus, la barque en bois n’a jamais été rapportée en Libye mais tractée sur une très courte distance pour l'éloigner du Iuventa.

L'enquête du procureur de Trapani cible aussi le navire Vos Hestia de Save the Children. D'après la presse italienne, les enquêteurs se sont concentrés sur deux épisodes en particulier : le 10 septembre 2016, et le 18 juin 2017. Ces jours-là, les ONG sont accusées d’avoir été des "taxis des mers", c'est-à-dire d’être allées chercher les migrants directement sur les canots des passeurs puis d'avoir laissé "les trafiquants rentrer tranquillement [en Libye]".

Quatre membres de Médecins sans frontières (MSF) sont également visés par cette enquête pour aide à l’immigration illégale. 

>> À (re)lire (article de 2017) : "Trafic de migrants : 'Les canots qui partent de Libye n’ont aucune chance d’arriver en Italie'"

Quatre ans plus tard, la ligne de défense des humanitaires est toujours la même : Save the Children a déclaré à l'AFP agir "seulement et exclusivement pour sauver des vies".

Reste à savoir la suite des événements : la conclusion d'une enquête est une étape procédurale précédant normalement une demande de procès par le Parquet, à laquelle un juge doit d'abord donner son accord.

Accusations de déchets camouflés contre MSF

À Catane en Sicile, cette fois-ci, un autre procureur a ordonné la tenue d'un procès contre trois membres de MSF et un docker. Ils sont accusés d'avoir rejeté des déchets potentiellement toxiques de deux navires affrétés par l'ONG, l'Aquarius (affrété par SOS Méditerranée en partenariat avec MSF en 2016) et le Vos Prudence (affrété par MSF en 2017).

Ces deux navires sont soupçonnés d'avoir fait passer pour des ordures classiques plusieurs tonnes de déchets présentant un risque sanitaire. L'enquête de Catane portait notamment sur le traitement des vêtements souillés abandonnés par les migrants à bord, sur des restes alimentaires et des déchets sanitaires, que les deux navires ont confiés aux services des ordures des ports où ils débarquaient les migrants. 

>> À (re)lire : Après quatre ans d'accord avec la Libye, des ONG dénoncent une Italie "alliée" d'un pays où souffrent les migrants

Or, accuse le parquet de Catane, les équipes médicales de MSF à bord avaient signalé de nombreux cas de gale, HIV, méningites ou infections respiratoires comme la tuberculose. Ils ne pouvaient donc ignorer le risque de transmission de virus ou d'agents pathogènes via ces vieux vêtements. 

MSF se défend depuis des années contre ces accusations de pollution. "Toutes nos opérations au port, y compris la gestion des déchets, ont toujours suivi des procédures standard. Les autorités compétentes n'ont pas contesté ces procédures ni identifié de risque pour la santé publique depuis que nous avons lancé nos activités en mer", avait déjà réagi l'ONG dans un communiqué en 2018.

Aujourd’hui, MSF garde le même cap et rejette les poursuites en cours aussi bien à Trapani qu'à Catane, qui "s'ajoutent à la longue liste de tentatives pour criminaliser les opérations de secours en mer".

Accusations de corruption contre Mediterranea

Dernièrement, une autre enquête a également été menée : elle vise cette fois-ci Mediterranea Saving Humans - le collectif qui affrète le navire Mare Jonio. L’ONG est accusée d'avoir reçu 125 000 euros du géant danois du transport maritime AP Moeller-Maersk après avoir recueilli des migrants bloqués à bord d'un de ses cargos, ce que cette organisation dément.

Dans un communiqué diffusé mardi 2 mars, Mediterranea décrit une énième attaque des autorités italiennes contre les ONG qui portent secours aux migrants en détresse en Méditerranée.

Le chef de mission de Mediterranea, Luca Casarini, a déclaré dans le quotidien italien La Repubblica que les 125 000 euros en question n'avaient "rien à voir" avec les activités de secours aux migrants. "Nous pouvons le prouver", a-t-il ajouté, affirmant que cette somme correspondait à un paiement pour une mission de consultation sur la gestion des ports. La somme a été versée environ un mois après le transferts des migrants naufragés du Maersk Etienne vers le Mare Jonio.

 

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