Une plage dans les environs de Zarzis, en Tunisie. Crédit : InfoMigrants
Une plage dans les environs de Zarzis, en Tunisie. Crédit : InfoMigrants

Alors qu'un nouveau drame a endeuillé les côtes tunisiennes mardi, avec la mort de 39 migrants en mer, des ONG pointent une augmentation des tentatives de départ depuis ce pays vers l'Europe. Cette hausse s'expliquerait notamment par des tarifs avantageux des passeurs en période hivernale et par la crise sanitaire privant des milliers d'Africains de travail.

Trente-neuf migrants, dont quatre enfants, ont péri mardi 9 mars dans le naufrage de leurs embarcations au large de Sfax, dans l'est de la Tunisie. Si, depuis plusieurs années, la Tunisie fait office de point de départ privilégié pour les candidats à l'exil en Europe, cette énième tragédie vient rappeler que les traversées de migrants à bord de canots de fortune au départ de ce pays continuent d'augmenter. Depuis le début de l'année 2021, près de 95 interceptions ont eu lieu en mer, contre une cinquantaine l'année dernière sur la même période.

Et ces passages ne se tarissent pas durant la période hivernale, alors que les conditions climatiques sont encore moins propices aux traversées, déplorent des ONG présentes en Tunisie.

Explications avec Romdhane Ben Amor, porte-parole du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux, une association qui vient en aide, entre autres, aux migrants.

InfoMigrants : Constatez-vous une augmentation des départs depuis la Tunisie ?

Romdhane Ben Amor : Durant les mois de janvier/février 2021, les tentatives de traversées ont augmenté. Les autorités tunisiennes ont procédé à 94 interceptions, qui ont impliqué en tout 1 736 migrants. 

En comparaison, durant la même période l'année dernière, il y avait eu 47 interceptions, soit 887 migrants arrêtés. Nous avons donc le double de tentatives de passage cette année.

Ces interceptions se font soit en mer, soit sur la terre, avant les départs, dans des maisons où se trouvent les migrants.

En février 2021, 30 % de ces interceptions ont eu lieu avant le départ en mer, et 70 % ont eu lieu en mer. Ce chiffre aussi est en augmentation : en décembre 2020, environ 48 % des interceptions seulement avaient eu lieu en mer.

IM : Quelle est la proportion de migrants étrangers et de Tunisiens dans ces départs ?

RBA : Actuellement, on comptabilise 55 % de Subsahariens dans ces tentatives de traversée. Durant l'année 2020, la proportion des Subsahariens n'était que de 31 % en moyenne [Les Tunisiens constituaient la première nationalité à arriver clandestinement en Italie, ndlr].

C'est un constat classique : en janvier/février, l'hiver donc, il y a toujours plus de Subsahariens [qui tentent de traverser la Méditerranée]. C'est le bon moment car les traversées sont moins chères étant donné les risques accrus (températures basses, mer agitée...).

Les Tunisiens, eux, évitent en général cette période parce que les conditions climatiques ne sont pas bonnes.

IM : D'où partent ces migrants ?

RBA : En 2020, 27 % des départs sont partis des environs de la ville de Sfax, et 25 % de Mahdia [toutes deux situées sur la côte est du pays]. Ces deux régions totalisent donc la moitié des tentatives de départ.

À Sfax, il y a une grosse communauté de migrants subsahariens et beaucoup de réseaux de passeurs très actifs. À Mahdia, il y a davantage de Tunisiens candidats au départ.

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IM : Comment expliquer cette augmentation des départs et tentatives de départ ?

RBA : En Tunisie, les mois de janvier et de février 2021 ont été très perturbés politiquement et socialement. [Le pays a été agité par une crise politique et un mouvement de contestation sociale sur fond de marasme économique. De nombreuses manifestations ont eu lieu, notamment contre les violences policières, ndlr]. Il y a eu une vague de protestations partout. En réaction, l'Etat a concentré ses forces pour essayer de garder le calme, notamment dans les quartiers populaires. La lutte contre les réseaux de passeurs a donc été délaissée. Ils en ont profité.

L'autre raison, c'est l'impact du Covid, surtout sur les communautés subsahariennes présentes en Tunisie. Ces migrants travaillent beaucoup dans le secteur informel [au noir, ndlr], sur les chantiers, dans les cafés, les restaurants… Avec la pandémie, ils ont perdu leur emploi. [Un couvre-feu est en place dans le pays, et les bars et restaurants sont autorisés à accueillir uniquement 30 % de leur capacité maximale dans les espaces fermés, ndlr.]

Beaucoup de ces migrants subsahariens étaient jusque-là dans une situation assez stable. Leur projet migratoire existait mais ce n'était pas une priorité.

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Les Tunisiens qui se sont retrouvés au chômage ont pu recevoir des aides financières de l'Etat mais les Subsahariens, eux, n'ont pas de contrat, ils sont illégaux, ils sont donc privés de cette aide financière. Ils n'avaient pas d'autres solutions que de partir, d'autant qu'on ne sait pas quand cette crise prendra fin.

Tout cela mène à des tragédies comme celle qu'on a vue mardi et on peut malheureusement s'attendre à d'autres drames de la sorte dans les prochains jours.

 

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