Les femmes vivent à huit par chambre dans des pièces sommaires. Crédit : DR
Les femmes vivent à huit par chambre dans des pièces sommaires. Crédit : DR

Dans le camp de migrants de Kara Tepe, sur l'île grecque de Lesbos, des milliers de personnes attendent, dans des conditions sordides et depuis des mois, un éventuel transfert vers un autre pays. Parmi elles, des femmes congolaises dénoncent leur quotidien dans la saleté et l'insécurité du camp.

Les têtes coiffées de tresses rouges de Rose et Théthé Kongé, toutes deux Congolaises respectivement âgées de 25 et 39 ans, apparaissent sur l'appel vidéo WhatsApp. La première donne le sein à son bébé, né en août dernier alors qu'elle vivait dans le chaos du camp de Moria, sur l'île grecque de Lesbos.

Suite à l'incendie qui a ravagé ce dernier, les deux femmes ont été rapatriées vers le camp de Kara Tepe, au milieu de plus de 6 000 autres personnes. Elles vivent à huit dans l'une des 18 petites pièces sommaires en Algeco installées sous une grande tente, "le camp des femmes", disent-elles.

Leur "chambre" est jonchée de matelas et de casseroles dans lesquelles elles font la cuisine. "On dort au milieu des assiettes et à côté de la marmite chauffante, il n'y a pas moyen de bouger, on n'a pas de place", lance Théthé Kongé.


"Les toilettes que nous utilisons sont si sales qu'on a peur d'y attraper des infections. Donc on fait nos besoins dans un seau, derrière la tente, parfois sous les yeux des hommes qui passent", dit Théthé Kongé. Crédit : DR
"Les toilettes que nous utilisons sont si sales qu'on a peur d'y attraper des infections. Donc on fait nos besoins dans un seau, derrière la tente, parfois sous les yeux des hommes qui passent", dit Théthé Kongé. Crédit : DR


Cette dernière est en Grèce, où elle a déposé une demande d'asile, depuis janvier 2020. Sa comparse, Rose, est quant à elle arrivée en juillet. Après avoir été violée en République démocratique du Congo (RDC), Rose a décidé fin 2019 de quitter son pays. Sur la route de l'exil, en Turquie, elle se rend compte qu'elle est enceinte de son violeur. À Lesbos, désormais maman, elle obtient rapidement le statut de réfugiée. Depuis, elle s'accroche à l'espoir d'être transférée en Allemagne, comme le lui ont fait espérer les services de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), dit-elle. Un pays où elle "ne connaît personne" et où pourtant une nouvelle vie semble possible. Mais l'attente s'éternise et rien ne se passe.

"Ici, la priorité, c'est les Afghans"

"On m'a promis de m'évacuer de Grèce. Cela fait six mois que je n'ai plus d'argent et ici, il n'y a pas de travail, il n'y a rien. Je veux partir : je suis encore une jeune fille, j'ai besoin d'étudier, de m'occuper de ma vie et de celle de mon enfant. J'ai besoin d'être comme tout le monde", fait valoir Rose.

Oisive des journées durant, Rose regarde avec amertume d'autres communautés être transférées avant elle. "On voit bien que ce sont seulement les Afghans qui partent. La priorité, c'est eux", veut-elle croire. "On est beaucoup de Congolais à attendre." Des Somaliens, des Syriens, des Érythréens, des Camerounais, des Gambiens ou encore des Maliens peuplent également le camp de Kara Tepe. 

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Les transferts depuis l'île de Lesbos ne sont pas monnaie courante, notamment en raison de la pandémie de coronavirus. En février, quelque 116 réfugiés, majoritairement originaires d'Afghanistan, d'Iran et d'Irak, avaient pu quitter la Grèce en direction de Hanovre en Allemagne dans ce qui fut l'une des rares opérations de ce genre à avoir été organisées ces derniers mois. 

Après l'incendie du camp de Moria, le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis et la chancelière allemande Angela Merkel s'étaient mis d'accord sur la relocalisation de 1 553 réfugiés de Lesbos en Allemagne. 

"On fait nos besoins dans un seau"

Aux côtés de Rose, Théthé Kongé ne se permet même pas d'envisager un transfert, qu'elle rêverait vers la France. Déboutée de sa première demande d'asile, elle est en attente de recours. 

Partie en septembre 2019 de RDC pour des problèmes d'insécurité après avoir vu son mari être tué par des hommes armés, Théthé Kongé est à présent seule. "J'ai laissé mes deux enfants de 13 ans et 10 ans dans la famille de leur papa, dit-elle. J'espère qu'ils pourront me rejoindre en Europe."

En attendant, elle ne supporte plus, comme ses compagnes d'infortune, cette vie faite avec des bouts de ficelle. "On a besoin de sortir d'ici, de cette horrible condition. C'est comme si on nous torturait mentalement", estime-t-elle.

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Elle énumère les problèmes du quotidien : "La lumière ne fonctionne pas toujours : il y en a seulement de 9h à 10h, puis de 13h à 15h, et de 17h à 4h du matin. Les toilettes que nous utilisons sont si sales qu'on a peur d'y attraper des infections. Donc on fait nos besoins dans un seau, derrière la tente, parfois sous les yeux des hommes qui passent. On emballe ensuite ça [dans des sachets] et on les jette à la poubelle. Aussi, il n'y a aucune surveillance et on est parfois tourmentées par des hommes qui entrent ici."

Décrié depuis sa création à la hâte en septembre dernier, le camp provisoire de Kara Tepe n'a ni eau, ni électricité courante. Situé en bord de mer, sur un ancien terrain militaire, il est régulièrement balayé par les vents et inondé par les pluies. Une partie du camp est par ailleurs contaminée au plomb, ont indiqué les autorités grecques.

 

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