Des migrants campent à l'extérieur du centre de Las Raices, à Ténérife, pour protester contre leurs conditions de vie. Crédit : Twitter / Txema Santana
Des migrants campent à l'extérieur du centre de Las Raices, à Ténérife, pour protester contre leurs conditions de vie. Crédit : Twitter / Txema Santana

Pénuries, manque de soins : dans l'archipel des Canaries, des centaines de migrants protestent contre leurs conditions d'hébergement dans des centres, notamment à Las Raices sur l'île de Ténérife. Terrifiés à l'idée d'être expulsés du pays une fois placés dans ces centres, beaucoup ont par ailleurs quitté les lieux.

"À l'intérieur, il y a trop de monde, on dirait une prison. Les policiers sont très agressifs envers nous, il fait froid et la nourriture est mauvaise." Dans les colonnes du journal espagnol El Pais, Essam, un Marocain de 28 ans, est catégorique : la vie dans le centre de Las Raices sur l'île de Tenerife, aux Canaries, est impossible. 

"Les conditions d'hygiène ne sont pas réunies à Las Raices et la nourriture se limite à des sandwichs", étaye pour sa part Mamé Cheikh, président de la Fédération des associations africaines des îles Canaries. 

Géré par l'ONG Accem, ce camp d'hébergement installé dans une ancienne caserne est dédié aux migrants arrivés depuis les côtes africaines au prix d'une périlleuse traversée. D'une capacité de 1 200 places, il fait partie des six centres récemment réquisitionnés pour faire face aux arrivées massives de migrants sur l'archipel espagnol, dont le plus important, Las Cantaras, vient d'ouvrir ses portes pour 1 600 personnes à Ténérife.

Las Raices concentre les polémiques. Selon des témoignages, les pénuries et les bagarres entre migrants y seraient fréquentes.

"Besoins de base"

"Quand ils ont ouvert début février, ces lieux n'étaient pas complètement aménagés et il faisait très froid à l'intérieur", commente Carmen, bénévole au sein de l'association Somos Red, précisant que, contrairement à l'image cliché des îles Canaries baignées de chaleur, les températures sont très basses l'hiver sur cet archipel.

"Ces derniers temps, les migrants ont demandé plus de nourriture et des produits médicaux : de l'Ibuprofène, du paracétamol, des masques de protection", précise Carmen. "Certains ont aussi demandé des infusions pour calmer leurs angoisses, mais l'organisation en charge de Las Raices n'a pas été en mesure de leur procurer ce dont ils avaient besoin. Je trouve cela très choquant car leurs demandes concernaient des besoins de base."

En guise de protestation, des centaines de personnes ont quitté les lieux ces dernières semaines. Ils campent depuis à l'extérieur, sous des tentes recouvertes de bâches.

Las Raices, une antichambre avant expulsion ?

La mauvaise réputation de Las Raices tient également aux rumeurs qui courent concernant sa fonction. Selon des bruits de couloir, le centre serait une antichambre avant expulsion, rapportent certains migrants. "De manière générale, les migrants [qui arrivent principalement sur l'île de Grande Canarie, ndlr] ont peur d'être transférés à Ténérife par crainte d'être expulsés, poursuit Carmen. Mais, à ce que l'on sait, il n'y a pas encore eu d'expulsion depuis cette île."

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Si l'Espagne a accéléré le rythme des expulsions des migrants depuis les Canaries, les chiffres restent flous. Début mars, 6 500 migrants étaient présents sur l'archipel. Un chiffre bas au vu des 23 000 arrivées enregistrées en 2020. Quelque 18 000 personnes seraient entre-temps parties par leurs propres moyens, ou auraient été déportées, ou encore transférées en Espagne continentale en ce qui concerne les plus vulnérables. 

Dans le camp de El Matorral, "si tu tombes malade, on te dit 'manana, manana'"

Si Las Raices fait figure d'établissement honni, force est de constater que peu de structures de l'archipel rassurent les migrants. Plusieurs autres centres ou campements, gérés, eux, par la Croix-Rouge, sont également pointés du doigt.

Dans la ville de Fuerteventura, sur l'île du même nom, une cinquantaine de migrants ont manifesté, mardi 16 mars, pour dénoncer les conditions de vie à El Matorral, un campement fait de grandes tentes.

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"Ça ne va pas, nous souffrons beaucoup ici", témoigne Thierno, un Guinéen de 25 ans arrivé aux Canaries en août dernier. "Il fait froid, il n'y a pas d'eau chaude dans les douches et il n'y a pas assez à manger. On est entre 20 et 25 personnes par tente, sur des lits superposés. Les mesures sanitaires par rapport au Covid ne sont pas respectées", détaille-t-il. D'une capacité de 650 personnes, El Matorral héberge surtout des hommes seuls, Sénégalais, Maliens, Mauritaniens, Camerounais, Marocains... 

Thierno évoque également un manque de prise en charge médicale. "Si tu tombes malade, on te dit 'manana, manana' ["demain", en espagnol]", explique le jeune homme, illustrant ce qu'il prend pour des négligences évidentes. "Ils ne nous écoutent pas !" 

Au moins 800 personnes à la rue sur Grande Canarie, selon Somos Red

Au fil des mois, cette prise en charge a rendu Thierno suspicieux. "Pourquoi est-ce qu'ils nous gardent ici ? On est rentré en août à Fuerteventura ! On veut être envoyés à la péninsule", peste encore celui qui dit avoir quitté la Guinée, où sa vie était en danger, pour des raisons politiques.

Quant à demander l'asile, Thierno n'y croit pas. "J'ai vu beaucoup de personnes demander l'asile en pensant que leur situation allait s'améliorer, mais ça fait quatre ou cinq mois et ils sont toujours là, avec nous, leur situation n'a pas changé. Ça ne nous rassure pas."

Dans le centre de "Canaria 50", sur l'île de Grande Canarie, la situation semble guère meilleure. Jusqu'à 1 200 migrants peuvent y être pris en charge. Il y a plusieurs mois, des tuyaux d'évacuation des sanitaires se sont déversés, inondant le camp d'eaux sales. Conséquence d'un lieu ouvert, lui aussi, à la va-vite, estiment les acteurs associatifs.

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"Les conditions pour ouvrir ces centres n'étaient pas réunies", juge Carmen. "D'autant qu'il y a beaucoup de monde, ce qui engendre beaucoup de problèmes."

Là encore, des départs du centre Canaria 50 ont été observés. L'association Somos Red dénombre actuellement au moins 800 migrants à la rue rien que sur Grande Canarie.

"Nous essayons de les aider en leur apportant des vêtements, de la nourriture, en leur tenant compagnie mais beaucoup se cachent de peur d'être expulsés et nous n'avons pas accès à eux", déplore Carmen, affirmant que son association de bénévoles se sent abandonnée par les pouvoirs publics. "Cette situation pourrait très vite dégénérer en un problème social majeur."

 

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