Le foyer pour travailleurs étrangers de Saint-Ouen. Crédit : DR
Le foyer pour travailleurs étrangers de Saint-Ouen. Crédit : DR

À Saint-Ouest, dans le nord de Paris, des travailleurs étrangers s'apprêtent à quitter définitivement le foyer dans lequel ils vivaient, pour certains, depuis des décennies pour laisser la place au futur village olympique pour les Jeux de 2024. La plupart seront relogés dans des "modules" pensés sur le principe des studettes.

C'est la fin d'une époque à Saint-Ouen. Dans quelques jours, un foyer de travailleurs immigrés, vieux de plusieurs décennies, fermera ses portes dans cette commune du nord de Paris. Le bâtiment est appelé à être détruit : en lieu et place de ce foyer doit se dresser dans quelques années des bureaux flambant neufs au milieu du futur village olympique qui accueillera les Jeux de 2024. Un projet d'envergure qui a mené l’Adef, le bailleur du foyer, à céder le terrain à la société Solideo, chargée de la livraison des futurs ouvrages olympiques.

Dommages collatéraux, les 243 résidents de ce foyer, pour la plupart originaires du Mali et du Sénégal, doivent donc plier bagages. Tout le monde est invité à partir d'ici le 5 avril. La moitié des habitants n'est d'ailleurs déjà plus là. "Moi je resterai jusqu'à la dernière minute", promet Boubacar Diallo, l'un des résidents devenu ces dernières années le porte-voix de cette communauté de travailleurs immigrés. "Je veux m'assurer que tout le déménagement se fasse dans de bonnes conditions."

Pour lui comme pour les membres de cette communauté, partir est un crève-cœur. Après des années de combat contre ce projet, ce réaménagement du territoire signe la fin d'une vie "calme", un peu en retrait et, surtout, en collectivité que beaucoup chérissaient. "C'est un lieu formidable. On s'y est sentis très très bien", commente Boubacar Diallo, plombier dans le BTP qui y vit depuis 2003 mais ne fait pas partie des 'anciens'. "Certains sont là depuis 1983. Et quatre résidents y vivent depuis 1973 !"

46 personnes en situation régulière laissées sur le carreau

Désormais, la vie de la quasi-totalité de ces personnes va se réinventer dans des "modules" : 224 logements préfabriqués pensés selon le même modèle. Situés dans une autre partie de Saint-Ouen, ils ont été réservés aux résidents du foyer par Solideo.

Cette option est uniquement proposée aux résidents "en contrat", précise encore Boubacar Diallo. Quatre-six personnes, en situation régulière mais sans contrat de travail, sont, quant à elles, laissées sans solution d'hébergement, s'insurge-t-il, et une centaine d'autres, sans papiers, "ne sont pas du tout prises en compte". Ces résidents ne disposaient pas de place attitrée dans le foyer.

Si ces modules sont censés représenter une amélioration en termes de confort comparé au foyer - décrit comme "dévoré par l’humidité", défraîchi et sujet aux "moisissures" par nos confrères de Mediapart -, la future vie à l'intérieur de ces logements modernes ne réjouit pas ceux qui s'apprêtent à s'y installer. "On va être dans des studios individuels de 18m² avec tout dedans : douche, toilettes, kitchenette, lit, table, etc., décrit Boubacar Diallo. Franchement, c'est incroyable. Quand j'ai visité l'endroit, j'étais écœuré. Il nous reste deux ou trois mètres carrés à peine pour circuler dans les chambres."

Des espaces réduits dans lesquels s'entasseront parfois des familles monoparentales, ajoute-t-il. Notamment un père et ses fils jumeaux de 12 ans. "Ils vont devoir mettre des matelas au sol, impossible de dormir à trois dans ces petits lits", dit Boubacar Diallo.

"On avait une vraie vie commune. Tout ça, c'est fini"

Chaque résident déboursera 418 euros par mois pour un studio, contre 436 euros pour une place dans le foyer. Mais la différence de prix ne compense pas la perte d'espace pour les principaux intéressés.

"Dans le foyer, on avait beaucoup d'espaces verts et même des salles de réunion. Nos chambres faisaient 12m² mais on avait les cuisines, les douches et les toilettes à part et partagées", détaille Boubacar Diallo. "D'ailleurs ce genre d'organisation correspond beaucoup mieux à nos modes de vie : à l'heure du repas, on mangeait tous ensemble dans les cuisines. On avait une vraie vie commune. Tout ça, c'est fini."

Les ex-résidents pourront vivre dans les modules pendant deux ans, s'ils ne partent pas avant - beaucoup ont en effet déposé des demandes de logement social. Après cela, ils devraient être relogés, de manière permanente cette fois, dans une nouvelle résidence qui n'est pas encore construite.

"On a demandé à revenir dans le quartier [du foyer] plus tard, mais on nous a dit 'Non, ce n'est pas la peine'", explique Boubacar Diallo. Après les JO, deux à trois années de travaux seront nécessaires pour transformer à nouveau cette zone, cette fois-ci en éco-quartier durable, constitué principalement de bureaux. "En fait, il vont faire des appartements pour les vendre, c'est tout", veut croire Boubacar Diallo, amer. "Ce n'est que du business."

 

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