Des Danois se mobilisent régulièrement contre la "loi ghettos", mais la plupart des partis politiques y sont favorables. Crédit : Picture alliance
Des Danois se mobilisent régulièrement contre la "loi ghettos", mais la plupart des partis politiques y sont favorables. Crédit : Picture alliance

La "loi ghettos" votée en 2018 limite déjà le nombre de "non-Occidentaux" dans les quartiers défavorisés. Désormais, le gouvernement danois veut encore aller plus loin.

Au Danemark, des groupes de défense des droits de l'homme tirent la sonnette d'alarme face au projet du gouvernement danois de mettre en place des mesures encore plus strictes pour réduire le nombre de résidents "non-Occidentaux" dans certains quartiers sensibles, qualifiés jusque là de "ghettos" par les autorités. 

La semaine dernière, le ministère danois de l'Intérieur a dévoilé un projet de réforme. Celui-ci supprimerait certes le terme de "ghetto" dans la législation actuelle, mais réduirait à 30 % la part des personnes d'origine "non-occidentale" dans les logements sociaux d'ici dix ans contre 50% auparavant. Les familles délogées de ces zones seraient relogées dans d'autres régions du pays. 

Si aucune date n'a encore été fixée pour le vote de ce projet de loi, il fait peu de doutes que celui-ci devrait être adopté au Parlement.


Une manifestation contre la "loi ghettos" à Copenhague. Crédit : Picture alliance
Une manifestation contre la "loi ghettos" à Copenhague. Crédit : Picture alliance


Le critère ethnique

Nanna Margrethe Kusaa, conseillère juridique au Danish Insitute for Human Rights, l'Institut danois des droits de l'homme, est inquiète de voir "que l’accent est encore davantage mis sur les critères ethniques".

"Nous sommes très préoccupés par cette question et la suivons de près parce que nos voyants sont au rouge à chaque fois que l'ethnicité est mentionnée comme un critère", ajoute-t-elle.

Selon la "loi ghettos" adoptée en 2018, la part des "non-Occidentaux" est limitée à 50% dans les quartiers de plus de 1 000 habitants dont les résidents répondent à deux des quatre critères relatifs à l'emploi, l'éducation, les revenus et la criminalité .

L'année dernière, le Haut commissariat aux droits de l'Homme des Nations unies a appelé Copenhague à mettre fin à ce système

Pour l’ONU, la conséquence [de la loi ghettos] tient au fait "que le terme de 'non-Occidental' vise de manière disproportionnée les populations ethniques non blanches et non européennes du Danemark."

Nanna Margrethe Kusaa note d’ailleurs que trois procès sont en cours au Danemark pour contester la législation actuelle. Selon elle, la désignation de "ghettos" et la discrimination qu’elle entraîne pourrait constituer une violation du droit au Danemark mais aussi au niveau européen. 

Qui est "non-occidental" ?

Pourtant, pour le ministère danois de l’Intérieur et du Logement, la catégorisation de "non-Occidentaux" est conforme à Statistics Denmark, l’Institut danois des statistiques responsable entre autres du recensement de la population.

Les pays dits occidentaux comprennent les pays de l'Union Européenne, ainsi que le Royaume-Uni, Andorre, l'Islande, le Liechtenstein, Monaco, la Norvège, Saint-Marin, la Suisse, l'État du Vatican, le Canada, les États-Unis, l'Australie et la Nouvelle-Zélande. En découle que "tous les autres pays sont des pays non-occidentaux", selon le ministère qui assure que "la distinction entre pays occidentaux et non-occidentaux n'a rien à voir avec le système politique, la religion, l'économie ou la culture d'un pays."

La réforme vise à s'attaquer à ce que le gouvernement appelle des "sociétés parallèles", un terme utilisé pour désigner les zones que les autorités estiment peu intégrées à la société danoise. Pour le ministère de l’Intérieur et du Logement, si l'on considère le taux de chômage, l'éducation et le taux de criminalité, le nombre de "résidents non-occidentaux est un indicateur des problèmes d'intégration".

Contre les musulmans et les immigrés

Mais pour les opposants au texte, ces propositions ne feront que stigmatiser davantage les Danois aux origines diverses - en particulier les personnes de couleur et les musulmans. Ozlem Cekic, une ancienne députée et l'une des premières musulmane issue de l'immigration à être élue au Parlement danois, affirme que la législation actuelle sur les "ghettos" et les dernières propositions sont contre-productives.


Ozlem Cekic, ancienne députée danoise aux origines kurdes, dénonce une politique de stigmatisation. Crédit : Ozlem Cekic
Ozlem Cekic, ancienne députée danoise aux origines kurdes, dénonce une politique de stigmatisation. Crédit : Ozlem Cekic


"Je suis d'accord avec le gouvernement pour dire qu'il y a de très gros problèmes dans certaines communautés. Je l'accepte. Mais la différence est que le problème ici n'est pas important au point de devoir déloger des personnes de leurs maisons", dénonce Ozlem Cekic.

Selon l'université de Copenhague, qui cite les chiffres de 2020 de Statistics Denmark, seuls 5,3 % des immigrés originaires de "pays non-occidentaux" vivent dans des zones dites "ghettos".

Pour Ozlem Cekic, la législation vise les personnes les plus marginalisées. La proposition de loi "n’a pas seulement été mise en place pour frapper les groupes musulmans et les groupes d'immigrés, mais aussi la classe ouvrière. Beaucoup de gens qui vivent dans les 'ghettos' sont dans la précarité", explique l'ancienne députée.

"Je parle avec des enfants qui vivent dans ces zones et ils estiment qu'ils sont danois parce qu'ils sont nés au Danemark, ont des passeports danois, parlent danois, vont dans des écoles ici. Et pourtant, les gens leur disent toujours : 'Tu n'es pas danois parce que tu es musulman'". 


Les sociaux-démocrates de Mette Frederiksen, qui dirigent le gouvernement depuis juin 2019, ont adopté une position plus stricte sur l'immigration après la défaite du parti aux élections de 2015. Crédit : Picture alliance
Les sociaux-démocrates de Mette Frederiksen, qui dirigent le gouvernement depuis juin 2019, ont adopté une position plus stricte sur l'immigration après la défaite du parti aux élections de 2015. Crédit : Picture alliance


Les politiques au diapason

Le Danemark pratique l’une des politiques les plus strictes d'Europe en matière d'immigration et d'intégration. Contrairement à de nombreux autres pays, le tour de vis face à l'immigration et le droit d’asile fait depuis quelques années l’unanimité parmi les principaux partis politiques, qu’ils soient de droite ou de gauche.

Lorsque les sociaux-démocrates ont été battus aux élections de 2015, l’actuelle Première ministre Mette Frederiksen avait pris la direction du parti en décidant qu'il fallait "clairement adopter une position ferme sur tout ce qui concerne l'immigration", d’après Rune Stubager, professeur de sciences politiques à l'université d'Aarhus. "Et c'est ce qu'ils ont fait - de manière assez visible depuis 2015. Maintenant, ils font tout pour maintenir cette ligne."

Pour Rune Stubager, les récentes mesures du gouvernement, même si elles sont controversées, profiteront probablement au parti - peu importe ce que décideront les tribunaux danois sur les quotas de "non-Occidentaux".  Des revers en justice pourraient "en fait s'avérer payants car ils auront démontré à leurs électeurs - et aux électeurs qu'ils veulent séduire - qu'ils font tout leur possible.", estime le professeur. 

Auteure : Stephanie Burnett

Traduction : Marco Wolter

Source: dw.com

 

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