Le 18 mars dernier, à 36 milles des côtes de la Libye, l’"Ocean Viking" a porté secours à cette embarcation à la demande de garde-côtes libyens. Crédit : Guilhem Delteil / RFI
Le 18 mars dernier, à 36 milles des côtes de la Libye, l’"Ocean Viking" a porté secours à cette embarcation à la demande de garde-côtes libyens. Crédit : Guilhem Delteil / RFI

L’Ocean Viking, le bateau de l’ONG SOS Méditerranée, a achevé sa 11e mission de sauvetage en Méditerranée centrale cette semaine. Il est arrivé mardi au port italien d’Augusta où les 116 personnes à qui il a porté secours au large de la Méditerranée ont pu débarquer. L’équipage a mené deux interventions et l’une d’entre elles jette le trouble sur le rôle joué par les forces de sécurité libyennes.

De notre envoyé spécial à bord de l’Ocean Viking,

Jeudi 18 mars : alors que le jour se levait juste, les marins sauveteurs de l’Ocean Viking étaient déjà tous prêts à partir en intervention. Le bateau de SOS Méditerranée avait reçu une alerte d'Alarm Phone, une ligne téléphonique de secours pour les migrants en détresse, et recherchait une embarcation possiblement en grande difficulté.

Alors que les activités de recherche battaient leur plein, l’Ocean Viking reçoit un appel à la radio. "Ocean Viking, Ocean Viking, Ocean Viking", lance une voix sans se présenter. Nicola Stalla, le coordinateur des opérations de recherche et de secours répond. La voix reprend alors : "Nous avons deux personnes malades, deux personnes malades." L’appel vient d’une vedette de la sécurité côtière libyenne patrouillant dans le coin. L’homme évoque un petit bateau en fibre de verre, un modèle régulièrement utilisé par les pêcheurs libyens, sur lequel des passagers, dont des malades, ont besoin, dit-il, d’être évacués.

L’appel était en soi conforme aux procédures maritimes : l’Ocean Viking se trouvait alors dans les eaux internationales, dans la zone de recherche et de sauvetage libyenne. Depuis juin 2018, les autorités libyennes sont censées y coordonner les activités de recherche et de sauvetage de bateaux en détresse.

Jusqu’à cette date, ce rôle était joué par l’Italie, mais l’Europe – et Rome en tête – a poussé Tripoli à prendre la main sur cette partie de la Méditerranée. Sauf que d’après les ONG qui portent secours aux embarcations de migrants, ce transfert de compétences a entraîné la disparition d’une autorité coordonnant les opérations dans cette zone.

La place laissée par l’Italie, disent-elles, n’a jamais été occupée par la Libye. "Le centre de coordination de sauvetage libyen n’a jamais été en mesure de fournir cette coordination qui était si efficace avec le centre de secours maritime de Rome", déplorait à RFI Nicola Stalla. "Depuis, c’est un peu comme travailler à l’aveugle."


Sur les onze passagers qui se trouvaient à bord, dix montent sur le bateau de SOS Méditerranée, mais le onzième repart, lui, avec les garde-côtes libyens. Crédit : Guilhem Delteil / RFI
Sur les onze passagers qui se trouvaient à bord, dix montent sur le bateau de SOS Méditerranée, mais le onzième repart, lui, avec les garde-côtes libyens. Crédit : Guilhem Delteil / RFI


Cette demande d’intervention de la part des autorités libyennes était donc inhabituelle. La demande émanait d’une autorité officielle et l’Ocean Viking disposant d’un module médical pour prendre en charge les personnes annoncées malades, l’équipage lance une intervention. Dans le bateau de fibre de verre se trouvaient 11 personnes : les femmes et les enfants souffraient de vomissement, confirme la médecin du navire humanitaire. Les passagers sont donc évacués de leur bateau pour être amenés sur l’Ocean Viking.

Mais alors que l’intervention se terminait, l’un d’entre eux reste dans le petit bateau et exprime sa volonté de rentrer en Libye. Le bateau commençant à prendre l’eau, les sauveteurs insistent pour l’emmener avec eux. Mais il lui réitère son refus et tente de rallumer le moteur de son petit bateau pour s’en aller. Ses essais restent vains : le moteur semble être noyé. Il répète alors son refus de monter à bord du bateau de l’ONG et rassure les humanitaires : il va appeler la vedette de la sécurité côtière à la rescousse. L’équipage de SOS Méditerranée regagne donc l’Ocean Viking. Et du pont, regarde le bateau libyen approcher du petit bateau : l’homme monte à bord et la vedette repart tractant le petit bateau derrière elle.

Le comportement interrogeait : qui était cet homme et quel lien il entretenait avec les hommes de la sécurité côtière ? "Il était l’un des leurs. Il travaille pour le gouvernement", affirme à RFI l’une des personnes secourues. D’après plusieurs témoignages recueillis, la vedette de la sécurité côtière aurait abordé le bateau fuyant la Libye quelques minutes avant de contacter l’Ocean Viking. "Environ un quart d’heure", estime l’un des témoins. "Il s’est approché de nous. Il était armé. Et il nous a dit de choisir : 'Il y a cette ONG pas très loin. Nous pouvons vous emmener jusqu’à eux et on repart avec votre bateau. Ou alors nous vous ramenons en Libye'", raconte un autre. Il assure ne pas avoir versé d’argent à cet homme mais estime que la vente du bateau peut rapporter entre "40 000 et 50 000 dinars" (entre 7 500 et 9 500 euros).

Deux jours plus tard, une frégate de la sécurité côtière libyenne s’approche à nouveau de l’Ocean Viking et reprend contact avec l’équipage par la radio. L’homme au bout du fil dit s’inquiéter du récit fait sur Twitter par SOS Méditerranée de l’intervention de l’avant-veille. Il réitère que la vedette a demandé une intervention de l’Ocean Viking pour des "motifs humanitaires", redisant que certaines personnes étaient malades. Mais confirmant une partie du témoignage des personnes secourues, il tient à souligner que la vedette n’a pas amené l’embarcation depuis la côte. L’homme précise aussi qu’ils appartiennent à l’administration générale de la sécurité côtière et non aux garde-côtes. Les deux branches sont chargées de la surveillance côtière mais la première (GACS selon l’acronyme anglais) dépend du ministère de l’Intérieur et la seconde du ministère de la Défense.

Ces deux agences sont soutenues par l’Union européenne dans la lutte contre l’immigration clandestine. Bruxelles a mis en place une mission d’assistance à la frontière en Libye pour aider les autorités libyennes à contrôler leurs frontières, et ainsi les départs clandestins vers le territoire européen. En 2020, les deux branches de la sécurité côtière libyenne ont intercepté 11 891 personnes qui tentaient de quitter la Libye par la mer ; un chiffre en augmentation de près de 30% par rapport à l’année précédente. Et selon un rapport que s’est procuré l’ONG Statewatch, qui surveille les libertés civiles en Europe, l’UE entend prolonger sa mission d’assistance à la frontière deux ans de plus pour un coût estimé entre 67 et 70 millions d’euros.

Un projet financé par l’Union européenne et l’Italie a récemment permis la rénovation de deux vedettes pour le GACS. Ces vedettes ont été livrées en octobre dernier. L’une d’entre elles est celle qui a approché l’Ocean Viking la semaine dernière. Lors de la réception de ces deux vedettes, le directeur de la sécurité côtière, le général Mohamed Alfituri Ahmed, avait assuré avoir un "objectif commun" avec l’UE : "La lutte contre le trafic et le crime organisé". Mais au regard des événements de la semaine dernière, l’objectif pourrait avoir besoin d’être réaffirmé.

Relire le carnet de bord de la troisième semaine sur Ocean Viking

Relire le carnet de bord de la deuxième semaine sur Ocean Viking

► Relire le carnet de bord de la première semaine sur Ocean Viking

 

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