Des habitations en tôle dans un bidonville de Mayotte. Crédit : la Cimade
Des habitations en tôle dans un bidonville de Mayotte. Crédit : la Cimade

Depuis quelques mois, la préfecture mène des opérations de "résorption de l’habitat précaire" partout à Mayotte. Sont principalement délogés : étrangers et familles de migrants qui perdent tout et risquent l'expulsion à tout moment. Un groupement d'associations dénonce une politique "illégale" et "inefficace".

"C'est une politique brutale (...) qui est menée au mépris du droit et de la santé publique" : dans un communiqué du 23 mars, la Cimade, la Ligue des droits de l’Homme, le GISTI et la FASTI dénoncent "des opérations illégales d’expulsion et de destruction des quartiers informels" de Mayotte où vivent l'écrasante majorité des milliers de migrants présents dans cet archipel français de l'Océan Indien.

Dans le cadre de sa politique de "résorption de l’habitat précaire", le préfet a annoncé avoir déjà détruit 580 habitations depuis octobre 2020. Si ces opérations sont censées être encadrées par la loi ELAN qui assure une "proposition de relogement ou d'hébergement d'urgence adaptée à chaque occupant", la réalité observée sur le terrain par les associations est toute autre.

InfoMigrants s'est entretenu avec Dominique Ségard, présidente de l'antenne mahoraise de la Cimade.


InfoMigrants : Près de 600 habitations ont été détruites ces derniers mois, combien de personnes cela représente-t-il ?

Dominique Ségard : "La préfecture liste des personnes, mais leurs enquêtes sont généralement incomplètes. En 2017, l'Insee estimait que chaque habitation en tôle représentait 4,5 habitants. On pense donc qu'environ 2 655 personnes ont été délogées. Mais cela reste une moyenne basse, nous avons vu des familles nombreuses, dont une avec 11 enfants, se retrouver à la rue. 

Plus généralement, il faut préciser qu'un grand nombre de personnes vivent dans des bidonvilles à Mayotte où près de la moitié de la population ne possède pas la nationalité française, même si un tiers des étrangers sont nés sur place. Selon l'Insee, quatre habitations sur dix sont des abris de fortune. Quelque 65% sont des habitants étrangers et 25% sont des Français nés à Mayotte ou à l'étranger (hors métropolitains et fonctionnaires qui ne vivent pas dans ces quartiers-là).

Au total, dans les bidonvilles mahorais, 80 000 personnes n'ont pas accès à l'eau courante."

IM : Où se situent ces récentes destructions d'habitats ? En quoi sont-elles illégales, selon vous ?

D.S.: "Tout a commencé par une grosse opération fin novembre à Kahani : 97 cases abritant environ 400 personnes, selon la préfecture, ont été détruites. Il y a eu également 32 habitations à Dzoumogné. Le juge des référés du tribunal administratif vient de donner raison à une famille plaignante traumatisée par son délogement et a enjoint au préfet de Mayotte de lui proposer une solution concrète de relogement ou d’hébergement d’urgence.

Cette décision de justice n'a pas empêché ces délogement illégaux de se poursuivre encore très récemment à Koungou, par exemple. Cette semaine, c'est le quartier Cetam en Petite-Terre qui est dans le viseur. Et les autorités ont annoncé aussi que celui de la Vigie n'y couperait pas non plus. Que ce soit sur le grand Mamoudzou comme dans le sud de l'île, personne n'est épargné. Conformément à la loi ELAN, on reçoit les notifications de destruction précises un mois et huit jours avant l'intervention des autorités. 

C'est illégal d'une part car les arrêtés préfectoraux de destruction sont basés sur les mêmes stéréotypes et les mêmes arguments sécuritaires à chaque fois. Or, la loi ELAN, qui permet au préfet de se passer de la décision d'un juge, dit qu'il faut un danger imminent pour procéder à l'évacuation.

D'autre part, presqu'aucune solution de relogement n'est proposée. Elle ne concerne généralement qu'une poignée de personnes qui sont en fait placées dans des hébergements d'urgence. Sur les 400 personnes évacuées à Kahani, 30 ont été relogées. La préfecture dit que les autres ont refusé les propositions qui leur ont été faites.

Parmi les relogés, la préfecture compte aussi ceux à qui ont fait signer un document disant qu'ils sont d'accord pour un relogement sur le principe, sauf que rien ne leur est jamais proposé concrètement. Comment pourrait-on leur offrir un toit alors que les infrastructures n'existent tout simplement pas à Mayotte ? 

Le plan de logement Outre-mer 2019-2022 annoncé par le gouvernement prévoyait des milliers de nouvelles habitations. En réalité, à Mayotte, nous en avons vu 380 jusqu'à présent et il ne s'agit pas forcément de logements sociaux. 

En outre, avec la préfecture qui ne fonctionne quasiment pas et ne délivre les titres de séjour qu'au compte-gouttes, on assiste à la création de nombreux sans-papiers malgré eux qui ne peuvent pas avoir accès aux logements sociaux. Ces personnes risquent l'expulsion à tout moment. Encore hier, plus de 200 personnes ont été reconduites hors de l'île."

IM : Que deviennent ceux qui ne sont pas relogés ?

D.S. : "Des rafles sont généralement opérées avant la destruction. Beaucoup d'habitants fuient donc précipitamment. Parmi ceux qui restent, certains essaient de reconstruire à côté, notamment parce qu'ils se sont généralement battus pour obtenir une place à l'école du coin pour leurs enfants. D'autres, et ils sont nombreux, se dispersent un peu partout dans l'île.

Cela amène beaucoup de tensions dans les villages, des manifestations très hostiles aux étrangers sont organisées partout, des habitants font des listes de personnes hébergées par des locaux pour pouvoir les dénoncer… 

Il y a eu une manifestation dans le sud ce week-end, les habitants ont donné une semaine aux nouveaux arrivants pour partir en les menaçant de passer 'au stade suivant' s'ils ne s'exécutaient pas. On risque de retomber dans des décasages brutaux comme en 2016 lorsque des dizaines de personnes avaient fini par se regrouper place de la République dans un campement totalement insalubre."

IM : Pourquoi, selon vous, cette politique de délogements est-elle inefficace ?

D.S. : "Outre le fait qu'elle soit avant tout illégale, cette politique est inefficace car elle met la charrue avant les bœufs : on détruit sans avoir les infrastructures nécessaires pour reloger. À Dzoumogné, on a même rasé le bidonville sans prendre en compte un projet de construction qui était en développement. Il y a également de gros retards sur les constructions et les logements sociaux annoncés partout. 

De plus, ces opérations coûtent très cher : 400 000 euros ont notamment été débloqués pour la destruction du quartier Jamaïque à Koungou.

Nous sommes très inquiets des conséquences psychologiques sur le moyen terme et des répercussions sur les enfants. Certains se retrouvent déscolarisés, d'autres deviennent des mineurs isolés car leurs parents ont été expulsés pendant les évacuations… 

On ne comprend pas le but de cette politique qui ne fait que mettre l'île à feu et à sang et créer des tensions inutiles. Elle ne résout pas le problème de l'habitat informel et entretient des amalgames dangereux. À chaque fois que la préfecture lance une opération de destruction, elle dit qu'elle a ciblé tel ou tel quartier car les problèmes de délinquance y sont nombreux. C'est un genre de punition sauf que ce sont des familles sans histoires qui en sont les premières victimes. Les gens qui sortent de ces quartiers sont forcément vus comme des délinquants. 

On voit bien qu'avec les élections départementales qui approchent, les élus essaient de faire plaisir à la population qui est conditionnée avec ces amalgames plutôt que de résoudre le problème en profondeur. Alors nous n'avons pas le choix que de continuer d'alerter les médias sur ce qu'il se passe et de multiplier les contentieux, même si les autorités savent bien que très peu d'étrangers osent saisir la justice et qu'elles peuvent donc continuer leurs pratiques en toute impunité."

 

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