Plus de 350 migrants interceptés par les garde-côtes libyens dans un centre de détention en Libye, en janvier 2018. Crédit : Ansa
Plus de 350 migrants interceptés par les garde-côtes libyens dans un centre de détention en Libye, en janvier 2018. Crédit : Ansa

Des centaines de migrants tentant de fuir la Libye sont interceptés chaque semaine en mer par les garde-côtes libyens. Des interceptions redoutées qui aboutissent, dans la grande majorité des cas, à des envois en centres de détention. InfoMigrants passe en revue les étapes de ce processus.

Prendre la mer, rêver de rejoindre l'Europe, et… retourner en Libye. Pour un nombre incalculable de migrants, les tentatives de traversée de la Méditerranée depuis les côtes libyennes se soldent par des échecs. Pas plus tard que mercredi 31 mars, un groupe de 138 migrants ont été interceptés au large de la côte ouest de la Libye et ramenés à la base navale de la capitale Tripoli par les garde-côtes.

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Quelques jours plus tôt, un millier de migrants avaient à leur tour été interceptés à bord d'embarcations en l'espace seulement de 48 heures, selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM). Des interceptions souvent vécues comme un cauchemar par les migrants, qui veulent fuir coûte que coûte l'enfer libyen.

Que deviennent ces milliers de personnes une fois reconduites en Libye ? InfoMigrants fait le point.

  • Dans le port, "on nous compte et on reçoit un carton de snacks"

Contacté par InfoMigrants, Ali, un migrant guinéen qui a été intercepté à plusieurs reprises en mer ces dernières années, raconte la procédure classique.

"Ramenés au port, on nous compte. Puis des agents de l'OIM [Organisation internationale des migrations] nous donnent des cartons : il y a des croissants, des canettes de jus et une bouteille d'eau d'un litre dedans", explique Ali. "C'est toujours comme ça."

Des équipes de l'OIM sont en effet présentes dans différents lieux de débarquements de migrants à travers la Libye. Jointe par InfoMigrants, la porte-parole Safa Msehli précise que l'organisation onusienne fournit, en plus de l'eau et de la nourriture, des kits d'hygiène.

  • Prise en charge des plus faibles par l'OIM

Des membres de l'OIM procèdent par ailleurs à des examens médicaux sur place, commente encore Safa Msehli. Les cas les plus critiques peuvent être emmenés dans une clinique des environs à bord d'ambulances.

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"Les agents de l'OIM demandent s'il y a des malades [parmi le groupe de migrants]", commente Ali, qui assure que la plupart des migrants, qui ont parfois passé plusieurs jours en mer au moment où ils débarquent sur le sol libyen, ne bénéficie d'aucun examen médical.

  • La case prison, quasi-systématique

Pour tous ceux n'ayant pas été pris en charge pour des problèmes de santé, direction les centres de détention officiels. "La plupart de ces migrants finissent en détention arbitraire", affirme Safa Msehli. Aucune information n'est alors fournie aux migrants envoyés dans ces lieux.

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Les établissements de ce genre foisonnent dans le pays comme par exemple la prison de Tariq Al-Sikka, à Tripoli, celle de Sharah Zawiya, au sud de la capitale, ou encore celle de Zintan, au sud-ouest. Il existe aussi des centres clandestins, gérés par des milices, des groupes armés.

Qu'ils soient officiels ou non, les conditions de vie dans ces centres sont déplorables. De nombreux témoignages font état de violences, de tortures, ou encore de privations de nourriture. "L'OIM fait des visites régulières dans ces centres pour apporter du soutien, de l'aide humanitaire, des soins médicaux et psychologiques [aux migrants]", précise Safa Msehli. Mais il n'existe aucun dispositif de sécurité dans ces lieux, pouvant protéger les détenus contre des exactions.

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La situation y est d'ailleurs très opaque. Le centre de Sharah Zawiya, par exemple, est censé être un centre de transit où les migrants interceptés en mer doivent subir un interrogatoire avant leur transfert vers un centre de détention officiel. "Théoriquement, ils ne doivent pas y rester plus de 48 heures", précisait l’OIM à InfoMigrants en février 2020.

Toutefois, plusieurs migrants, avec qui InfoMigrants a été en contact, ont affirmé y avoir été enfermés plus de deux jours et n’avoir jamais été interrogés.

Pour sortir de ces lieux, il faut souvent s'acquitter d'une somme d'argent, faute de quoi la détention peut durer de longs mois. 

  • De rares remises en liberté une fois sur la terre ferme

Il arrive - à de très rares occasions - que des migrants échappent aux centres de détention, après s'être enfuis ou lorsqu'ils sont remis en liberté par les forces libyennes après leur débarquement. Il s'agit là de cas extrêmement rares qui ne répondent à aucune logique, selon l'OIM.

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"Ces remises en liberté sont arbitraires. Il n'y a pas de règle claire", commente encore Safa Msehli.

Ali assure avoir été remis en liberté en janvier 2020, en même temps que tout le groupe de personnes avec qui il avait été intercepté en mer. Ce fut la seule fois : toutes ses autres tentatives de traversée l'ont mené en centres de détention. Sauf une fois, où il a pu s'échapper.

  • Certains s'évanouissent dans la nature

Au fil du temps, garder la trace de ces migrants se révèle impossible. "Il n'y a pas de système d'enregistrement [de ces personnes] mis en place par les autorités libyennes, peste Safa Msehli. Les migrants sont souvent déplacés d'un endroit à l'autre. Et l'ONU a reçu des signalements faisant état de disparitions et de trafic depuis ces centres."

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Plusieurs amis d'Ali se sont d'ailleurs évanouis dans la nature. Suite à une interception en mer, Ali a perdu leur trace après leur envoi dans le centre d'investigations de Sharah Zawiya.

 

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