Les expulsions vers l'Afghanistan ont repris alors que le pays reste gangrené par une instabilité politique et une insécurité permanente. Crédit : Picture alliance
Les expulsions vers l'Afghanistan ont repris alors que le pays reste gangrené par une instabilité politique et une insécurité permanente. Crédit : Picture alliance

Stigmatisation, chômage, insécurité : de nombreux demandeurs d'asile expulsés d'Autriche vers l'Afghanistan affirment que la réalité est encore pire que ce que l’on peut lire dans les médias.

Dehqan, un ancien policier âgé d'une trentaine d'années, a fui l'Afghanistan en 2014 et a demandé l'asile en Autriche. Débouté, il a été contraint de retourner dans son pays en 2019. Son retour a été semé d'embuches.

Dehqan est l'un des 16 Afghans renvoyés par l’Autriche à avoir été interrogés par une équipe dirigée par Ali Ahmad, un chercheur afghan de l'Institut viennois pour le dialogue et la coopération internationale (VIDC). Comme Dehqan, la plupart des personnes interrogées dans le cadre de cette étude publiée en janvier dernier, ont été contraintes de partir contre leur gré.

"L’expulsion a brisé ma vie"

L'Autriche, tout comme l'Allemagne, avait suspendu les expulsions d'Afghans en mars 2020 à cause de la pandémie de coronavirus. Après une pause de neuf mois, les deux pays ont repris en décembre les renvois, malgré l’objection des associations de défense des droits de l’Homme qui estiment que l’insécurité n’épargne aucune région d'Afghanistan.

De nombreuses ONG dénoncent aussi la pression exercée par l'Union européenne (UE) sur Kaboul dans le cadre de la renégociation de l’accord appelé "Joint Way Forward", qui conditionne des milliards d’euros d’aide aux retours d’Afghans. 

D'autant que d'après les résultats de l'étude de l'Institut viennois pour le dialogue et la coopération internationale, le retour de la quasi totalité des personnes expulsées a été un échec.

Entre 2015 et mi-2020, près de 47 000 Afghans ont demandé l'asile en Autriche, sur un total de près de 194 000 demandes tout pays d’origine confondus. Entre janvier et octobre 2019, près de 4 500 personnes ont été expulsées, parmi lesquelles 235 Afghans.

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L'année dernière, une demande d’asile sur deux déposée par des ressortissants afghans a été rejetée. Selon Doro Blancke, de l’organisation Fairness Asyl, de nombreuses personnes déboutées qui n’ont pas encore été expulsées d'Autriche sont ainsi entrées dans la clandestinité.


Des manifestants dénoncent les expulsions devant le ministère des Affaires étrangères autrichien. Crédit : DW
Des manifestants dénoncent les expulsions devant le ministère des Affaires étrangères autrichien. Crédit : DW


D'autres tentent le tout pour le tout. C'est le cas d'Afsar, un expulsé afghan interrogé dans le cadre de l'étude qui est allé jusqu’à se tailler les veines de la main droite pour échapper à son renvoi. En mars 2020, Afsar a quand même été renvoyé à Kaboul.

Pour ceux rentrés au pays, les difficultés sont importantes. "L’expulsion a brisé ma vie", raconte Asfar dans l’étude. Pour Dehqan aussi le retour est compliqué. Celui qui avait fui l'Afghanistan à cause de menaces de mort de la part des Taliban, se cache dans son district d'origine depuis son arrivée.

"Si vous revenez sans compétences, attendez-vous à devenir un drogué, un fou ou à mourir"

Les personnes expulsées de force n'ont droit à aucune aide économique de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) dans le cadre du retour volontaire. À son arrivée en Afghanistan, Asfar a ainsi dû se débrouiller seul, comme presque tous les Afghans expulsés.

"Dès qu'ils sont à Kaboul, ils sont livrés à eux-mêmes. En somme, personne ne s’en occupe", note le chercheur Ali Ahmad.

Parmi les expulsés interrogés, "quelques-uns se sont rendus au ministère afghan du Travail ou dans d’autres institutions, pensant qu'elles pourraient leur apporter du soutien. Mais là bas, on les a regardés et on leur a dit : 'Vous êtes un expulsé, nous ne pouvons rien faire pour vous aider'", ajoute le chercheur.


Une expulsion par vol charter à l’aéroport de Leipzig. Crédit : Picture alliance
Une expulsion par vol charter à l’aéroport de Leipzig. Crédit : Picture alliance


Certaines personnes interrogées ont passé plusieurs mois, voire des années en Autriche. Pendant ce temps, leur statut ne leur permettait pas de gagner plus de 100 euros par mois.

Ces expulsés sont ainsi retournés en Afghanistan dans une situation financière encore plus précaire qu’avant leur départ. "Beaucoup d’entre eux ont affirmé qu’on leur avait donné 20 ou 50 euros en Autriche pour rentrer chez eux", affirme Ali Ahmad. "Et à Kaboul, ils n'ont pas pu trouver de travail parce qu’il n’y en a tout simplement pas."

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Ceux qui bénéficient du programme de retour volontaire de l'OIM - 1 363 Afghans entre 2015 et 2019 - n'ont pas moins de difficulté à se réinsérer dans la société afghane. Abbas, diplômé de l'université de Kaboul et membre des forces spéciales afghanes, est rentré au pays en 2018 via l'agence onusienne. Mais il estime que l'aide reçue à son arrivée en Afghanistan n'a pas participé à son processus de réintégration, ni à la recherche d'un emploi. C'est grâce à ses relations sociales et professionnelles restées intactes qu'il a pu retrouver son ancien emploi dans l’armée, affirme-t-il.

Pourtant le site de l'OIM assure que le retour volontaire est une "option de retour digne, sûre et rentable". 

Mais selon Abbas, toute personne revenant en Afghanistan sans éducation et sans formation professionnelle est condamnée à la galère. "Si vous revenez sans compétences, attendez-vous à devenir un drogué, un fou ou à mourir".

"Il me faut une arme pour vivre"

Pour les 16 migrants interrogés, l’insécurité et les attaques terroristes les ont le plus marqués depuis leur retour en Afghanistan. "La réalité du manque de sécurité est pire que ce que vous pouvez entendre dans les médias", confie Afsar.

Même constat pour Siawash, qui a pourtant eu la chance d'obtenir un emploi au sein du gouvernement à son retour en Afghanistan. Il assure n’avoir jamais eu à porter une arme avant son exil. Désormais, dit-il, "il me faut une arme pour vivre". "Vous pouvez être kidnappé pour des rançons ou vous faire tuer parce que vous n'avez pas assez d'argent", insiste-t-il.

Comme l'explique Ali Ahmad, sur les trois retournés volontaires qu'il a interrogés, deux avaient été attaqués, alors qu'Abbas, le soldat, a été victime d'une embuscade des Taliban. "Il a été victime d'un attentat à la bombe en bord de route en décembre. Il a failli mourir. La partie inférieure de son corps était paralysée."

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À cela s'ajoute le regard de la famille, qui ne comprend pas leur retour et qui les considèrent comme des "expulsés". Ils sont qualifiés de "perdants" et de "criminels".

"Les communautés pensent que ce sont des ratés", explique Ali Ahmad. "Grâce aux médias et aux liens entre la diaspora et le pays d'origine, des rumeurs selon lesquelles ils pourraient être des criminels, des violeurs ou des meurtriers circulent", poursuit-il.

Selon l'étude du VIDC, aux yeux des proches de Dehqan, l'expulsion équivaut à commettre un crime. Même les institutions à Kaboul lui ont refusé son inscription à des programmes de réintégration. 

Entre-temps, le sort a continué à s’abattre du Dehqan, puisqu’il a contracté le Covid-19 depuis son retour. Sans argent pour consulter un médecin ou acheter des médicaments, il a dû compter sur ses amis autrichiens pour lui envoyer de l'argent liquide pour son traitement.

 

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