Entre 2018 et 2020, plus de 18 000 mineurs ont disparu en Europe. Crédit : Picture alliance
Entre 2018 et 2020, plus de 18 000 mineurs ont disparu en Europe. Crédit : Picture alliance

Plus de 18 000 migrants mineurs ont disparu ces trois dernières années en Europe, selon le collectif de journalistes Lost in Europe qui se base sur des données officielles récoltées dans 31 pays. La France n'a elle fourni aucune donnée.

C'est un chiffre alarmant. Entre 2018 et 2020, plus de 18 000 mineurs non accompagnés, et donc vulnérables, ont disparu des écrans radars en Europe, selon l'organisation Lost in Europe, qui regroupe des journalistes d'investigation dans sept pays différents.

Ce constat est le fruit de plusieurs mois de travail des équipes de Lost in Europe auprès de 31 pays européens - les membres de l'Union européenne plus la Norvège, le Royaume uni, la Suisse et la Moldavie - au cours desquels elles ont pu mettre la main sur des chiffres officiels, et souvent incomplets.

Selon ces informations partielles, le plus grand nombre de disparitions est recensé en Italie (5 775 mineurs non-accompagnés disparus), en Belgique (2 642), en Grèce (2 118) et en Espagne (1 889).

Les mineurs en question sont majoritairement originaires du Maroc, avec près de 8 000 jeunes de cette nationalité ayant disparu ces trois dernières années (principalement en Espagne). Viennent ensuite l'Algérie avec 1 460 jeunes disparus, l'Érythrée (1171), la Guinée (1116), l'Afghanistan (952) et la Tunisie (822).

Entretien avec Adriana Homolova, data journaliste pour Lost in Europe.

InfoMigrants : Comment avez-vous procédé pour recueillir ces chiffres ?

Adriana Homolova : J'ai approché les représentants (ministères des Migrations, ministères de l'Intérieur, services de police…) des différents pays. Dans la grande majorité des cas, les États disposaient tous de données concernant les migrants mineurs ayant disparu sur leur territoire. 


Les dix nationalités les plus représentées parmi les migrants mineurs disparus. Crédit : Lost in Europe
Les dix nationalités les plus représentées parmi les migrants mineurs disparus. Crédit : Lost in Europe


Nous n'avons en revanche pas pu obtenir de statistiques auprès de quatre pays : la Grande-Bretagne, la Roumanie, le Danemark et la France. La France est le seul pays qui n'a pas répondu du tout à notre demande, ne serait-ce que pour nous dire qu'il n'y avait pas de données disponibles.

IM : Ces données sont-elles fiables selon vous?

A.H : Nous avons beaucoup d'interrogations sur ces données. Elles varient grandement d'un pays à l'autre. Elles sont très fiables en Suède et en Suisse, mais floues en Belgique ou aux Pays-Bas par exemple.

Souvent, nous ne savons pas d'où elles viennent concrètement et, dans certains cas, nous ne savons pas à quelle période elles se réfèrent. Nous avons aussi des doutes liés aux méthodes d'enregistrement de ces migrants selon les différents pays : par exemple, si un enfant disparaît puis réapparaît, comment est-il enregistré ? Certains pays gardent la trace des mineurs disparus mais d'autres non, donc un migrant qui réapparaît n'équivaut pas forcément au retrait de son nom de la liste des disparus. D'autres pays ne se donnent même pas la peine d'enregistrer ces personnes, qu'ils considèrent de passage.

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La fiabilité de ces données est une question complexe. Mais ce que nous pouvons dire c'est que, même si certains disparus peuvent apparaître à tort dans les chiffres [dans le cas où un migrant serait réapparu quelque part sans que les autorités ayant déclaré sa disparition n'ait actualisé son statut, ndlr], beaucoup d'autres migrants ne sont clairement pas pris en compte dans ces données.

Pour l'année 2020, seule la moitié des pays interrogés nous ont fourni des informations. Les autres ne disposent pas encore de chiffres pour cette année-là. Nous savons donc qu'une grande partie de ce chiffre est pour l'heure inaccessible. De plus, nous n'avons aucune information concernant les personnes disparues en France, qui est un énorme pays de transit, ou le Royaume uni, l'un des principaux pays de destination. Nous pouvons affirmer que le chiffre de 18 000 disparus est un minimum.

IM : Quand on parle de "disparitions", de quoi parle-t-on au juste ?

A.H : Cela peut être simplement un mineur qui passe d'un pays à un autre et dont le premier pays a perdu la trace. 

Mais nous enquêtons également sur des affaires criminelles : beaucoup de jeunes Vietnamiens, par exemple, sont exploités pour travailler dès leur arrivée en Europe. En Allemagne, il y a des ongleries qui exploitent ces migrants, au Royaume uni, il y a des fermes de cannabis. Il y a aussi des réseaux de trafic de jeunes filles nigérianes dans certains pays. 

IM : Que révèlent ces chiffres ?

A.H : Cette situation est, en partie, une conséquence des politiques migratoires mises en place. Il arrive en effet que des mineurs doivent prouver leur âge auprès de systèmes très bureaucratiques lorsqu'ils demandent l'asile. Cela peut les inciter à tenter leur chance ailleurs et, dans leur déplacement, on perd leur trace.

Normalement, si vous êtes un enfant, vous devez être traité comme tel selon les lois européennes, et non pas comme un migrant [en France, par exemple, un mineur non-accompagné doit être pris en charge par l'Aide sociale à l'enfance, et bénéficier des mêmes droits qu'un mineur français, ndlr]. 

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Or nous parlons ici d'un nombre d'enfants très élevé, beaucoup trop élevé. S'il y avait 18 000 enfants non migrants disparus en Europe, tout le monde s'affolerait. Mais là, ce n'est pas le cas. À l'heure actuelle, et malgré ces chiffres, aucun outil n'existe au niveau international pour recenser les migrants mineurs disparus.

 

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