Un centre de quarantaine sur l'île de Fuerteventura dans l'archipel espagnol des Canaries; une manifestation devant le campement d'El Matorral, également sur l'île de Fuerteventura. Crédit : DR
Un centre de quarantaine sur l'île de Fuerteventura dans l'archipel espagnol des Canaries; une manifestation devant le campement d'El Matorral, également sur l'île de Fuerteventura. Crédit : DR

Dans un contexte marqué par le renforcement des contrôles en mer Méditerranée, en 2020, plus de 23 000 migrants ont débarqué aux îles Canaries à bord d'embarcations parties des côtes africaines. Mais depuis des mois, pour beaucoup, l’archipel espagnol s’avère être une impasse : ils se retrouvent bloqués dans des centres parfois surpeuplés où l’incertitude et le manque d’accompagnement génèrent des tensions. Mi-avril, plusieurs migrants ont contacté notre rédaction pour témoigner. 

Face à une situation migratoire inédite depuis 2006, le gouvernement espagnol avait présenté en novembre un "Plan Canaries" visant à créer 7 000 places d’hébergement pour les migrants sur les îles de Grande Canarie, Fuerteventura et Tenerife.

Mais selon une note d’Amnesty International Espagne le 23 avril, cinq mois après le lancement de ce plan, les conditions d’accueil sur l’archipel restent préoccupantes et sont même "indignes" dans certains centres. 

"J’ai demandé l’asile mais je n’ai aucune nouvelle de mon dossier"

Ahmed (pseudonyme), un Guinéen arrivé aux Canaries le 16 octobre 2020, a passé plusieurs mois dans un hôtel avant d’être transféré en février dans le campement d'El Matorral, sur l’île de Fuerteventura. Géré par la Croix-Rouge et d’une capacité de 648 personnes, ce centre a été ouvert dans le cadre du "Plan Canaries". 


Photo prise dans le campement d'El Matorral. Envoyée à la rédaction des Observateurs de France 24 en avril. Crédit : DR
Photo prise dans le campement d'El Matorral. Envoyée à la rédaction des Observateurs de France 24 en avril. Crédit : DR


Pour Ahmed, qui a envoyé mi-avril une série de photos depuis l’intérieur du campement à la rédaction des Observateurs de France 24, les conditions de vie y sont minimalistes : 

"Nous sommes entassés sous des tentes. La nuit, il fait froid. Pour manger, il faut faire la queue près d’une heure pour recevoir une toute petite portion. Nous essayons d’avoir des informations : quand est-ce que l’on va sortir d’ici ? Pourquoi certaines personnes sont déjà parties ? J’ai demandé l’asile mais je n’ai aucune nouvelle de mon dossier. Il y a déjà eu des affrontements entre les Subsahariens et les Marocains à cause de la file d’attente pour manger. Le 15 mars, avec une trentaine de personnes, nous avons organisé une marche pour demander de l’aide et quitter ce camp."

Sur les réseaux sociaux, plusieurs associations et collectifs, réunis au sein du Réseau d’aide aux migrants de Fuerteventura, documentent la situation dans ce campement. Javier, membre de ce réseau, confirme des manquements :

"On observe un manque d'attention sanitaire, psychologique, ainsi qu’un manque d’assistance juridique avec parfois une personne chargée du suivi juridique de 500 personnes dans le camp de Matorral."

De son côté, dans la presse locale, la Croix-Rouge affirme mettre en place "des cours d'espagnol, une assistance juridique et une assistance psychologique". L’organisation assure que les conditions dans le camp d'El Matorral sont dignes "si c'est pour un séjour limité".

"La Nave del Queso" : un centre de quarantaine critiqué

Le 31 mars, un cas de Covid-19 a été détecté dans le camp de Matorral. Une centaine de personnes ont alors été transférées vers un autre centre, la Nave del Queso, à Puerto del Rosario, la capitale de l’île de Fuerteventura, pour effectuer une quarantaine. 


Dans la "Nave del Queso", sur l'île de Fuerteventura aux Canaries, en avril 2020. Crédit : DR
Dans la "Nave del Queso", sur l'île de Fuerteventura aux Canaries, en avril 2020. Crédit : DR


Ahmed fait partie de ce groupe. Dans ce hangar, plusieurs espaces ont été délimités avec des bâches et des grillages. Les migrants dorment sur des lits superposés, parfois tout près des cabines WC et douches de chantier. "C'est pire qu'à Matorral : on ne mange pas bien, et il n’y a pas assez d’eau. Je ne sais pas combien de temps on va rester là", explique Ahmed. 


Un autre demandeur d’asile guinéen, Issa (pseudonyme), arrivé aux Canaries en septembre 2020 et lui aussi à la Nave del Queso, ajoute : "Nous sommes plus de 200. J'ai déjà fait le test PCR deux fois mais ils font sortir les gens par deux ou par trois. Je suis au bord du suicide."

Le centre la Nave del Queso a également été critiqué par Amnesty International Espagne, qui dénonce un lieu ne répondant pas "aux conditions sanitaires minimales" où des hommes, des femmes et des enfants se retrouvent "privés de liberté", parfois depuis près d’un mois.

Le 12 avril, une intervention policière a eu lieu dans ce centre de quarantaine après qu’un groupe de migrants a exigé d’en sortir. Sept Sénégalais ont été arrêtés. Le 24 avril, après de nombreuses critiques, les autorités ont annoncé la "fermeture progressive" de la Nave del Queso et en ont fait sortir 21 femmes et quatre mineurs. 

"Certains s’automutilent"

Des scènes de violences ont lieu aussi dans d’autres centres de l’archipel, comme le 5 avril dans le "macro-campement" de Las Raices, hébergeant près de 1 500 personnes sur l'île de Tenerife. Huit personnes ont été placées en garde à vue. Des images diffusées par l’Assemblée d’aide aux migrants de Tenerife montraient des traînées de sang dans l’escalier menant à l’infirmerie du centre. 

Pour Roberto Mesa, porte-parole de cette assemblée, ces violences pourraient être évitées : 

"Dans le campement de Las Raices, près de 30 personnes, de différentes nationalités, sont dans la même tente. Il peut y avoir des incompréhensions. Quand les migrants demandent de l’aide, on leur dit "demain, demain". La politique est aléatoire : certains ont pu partir en Espagne continentale en achetant eux-mêmes un billet, d’autres ont demandé l’asile et détiennent un passeport mais sont toujours sans solution [depuis le 14 avril, une décision de justice permet aux migrants détenant un passeport ou une demande de protection internationale de se rendre sur le continent par leurs propres moyens, mais selon les associations l'application de cette décision est très aléatoire et certains migrants n'ont pas les moyens de s'acheter un billet, NDLR]. Certains partent peu de temps après être arrivés, d’autres non. Tout cela génère beaucoup de frustration. Nous avons vu des jeunes changer psychologiquement, quelques-uns s’automutilent. S’il y avait plus de traducteurs, médecins, avocats et psychologues, on pourrait déjà éviter certaines tensions."

Depuis le début de la crise migratoire, des associations alertent sur la transformation des îles Canaries en une "prison" pour les migrants. 

Pour le gouvernement des Canaries, ce n'est pas le cas. Mi-avril, le délégué gouvernemental des îles Canaries a assuré que de nombreux migrants qui ont atteint l'archipel ont été transférés vers d'autres régions, renvoyés dans leur pays d'origine ou sont partis par leurs propres moyens. Les chiffres correspondant à ces différents cas de figure n’ont pas été communiqués, mais il ne resterait que 5 000 migrants dans les structures mises en place par le ministère des Migrations. Près de 2 000 mineurs se trouvent également sur l’archipel, sous la responsabilité du gouvernement des Canaries. 

Les différents collectifs contactés par notre rédaction estiment toutefois que le nombre de migrants bloqués sur l’archipel pourrait être plus élevé notamment en raison des campements informels qui se sont formés sur les îles de Grande CanarieTenerife et Fuerteventura. Ces personnes à la rue ont pour beaucoup fui les centres d’accueil, pour protester contre les mauvaises conditions à l’intérieur ou de peur d’être expulsés. 

En 2021, les arrivées se poursuivent aux Canaries, à un rythme moins élevé. De janvier à mi-avril, 3 980 migrants ont gagné les côtes de cet archipel espagnol. 

Texte initialement publié sur : Les Observateurs

 

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