Des migrants tentent de se maintenir hors de l'eau après le naufrage de leur embarcation de fortune en Méditerranée. Crédit : Reuters
Des migrants tentent de se maintenir hors de l'eau après le naufrage de leur embarcation de fortune en Méditerranée. Crédit : Reuters

Bilal*, migrant soudanais en Libye connaissait des victimes du naufrage du jeudi 22 avril, en Méditerranée. Ce jour-là, 130 personnes ont péri en mer, suite à l’absence de secours maritimes libyens et européens et à une météo compliquée. Après le drame, il a contacté InfoMigrants. Il raconte.

Installé en Libye, Bilal fréquentait la communauté soudanaise d’où sont originaires certaines victimes du naufrage du jeudi 22 avril. Choqué par la cruauté des trafiquants qui connaissaient les conditions météorologiques désastreuses ce jour-là avant de lancer le bateau à l'eau, il se dit aussi scandalisé par la non-assistance des Européens qui ont "laissé ces migrants faire face, seuls, à d’énormes vagues". Témoignage.

"Le naufrage m'a beaucoup secoué, je connaissais plusieurs personnes qui sont décédées. Depuis vendredi, je n’arrive plus à dormir. C’est un accident extrêmement tragique. Combien de temps l'Afrique devra-t-elle encore sacrifier ses enfants en Méditerranée ?

Les passeurs savaient que les conditions météorologiques n'étaient pas du tout convenables, ce jeudi 22 avril, pourtant ils ont laissé le bateau partir.

Comment décrire un tel geste ? N'est-ce pas un crime ?

Avant le départ, certains des migrants m’ont dit qu’ils avaient des rêves. C’étaient des rêves simples. Ils voulaient juste avoir une vie normale. Mais au lieu de poursuivre leurs rêves dans leur pays, ils ont dû choisir la voie de l’exil. Pour eux, c’était la seule solution.

La plupart des victimes avaient 18 ans. Elles venaient de la même ville au Soudan, du même quartier. Ces personnes avaient vendu tout ce qu’elles avaient pour pouvoir immigrer. Elles avaient contracté des dettes. Elles aspiraient à traverser la mer pour vivre en Europe en sécurité avec leurs familles, leurs enfants.

"La politique de l'Union européenne me dégoûte"

Je suis dégoûté de ce qui arrive. Je suis fatigué de cette réalité.

La politique de l’Union européenne me dégoûte. L’Europe aurait pu sauver ces personnes. Il fallait les sauver et les renvoyer en Libye, mais l'Europe n’avait pas le droit de les laisser à leur sort. Est-ce possible que l’Europe, ce continent de liberté et de droit, laisse 130 migrants faire face à d’énormes vagues ?

Le navire [humanitaire] Ocean Viking se trouvait à 10 heures de navigation du lieu du naufrage. Les vagues étaient si hautes, elles faisaient plus de six mètres… Même l’Ocean Viking avait du mal à naviguer, alors imaginez la situation à bord d’un petit canot en bois...

Nous sommes dans un tunnel sombre et nous essayons de creuser ce tunnel avec une aiguille. Je trouve que c’est scandaleux que les passeurs soient connus et pas arrêtés. Ils font des vidéos sur les réseaux sociaux mais ils ne sont jamais inquiétés. Les passeurs ne sont-ils pas des criminels qui doivent être traduits en justice ? Pourtant, je n’ai jamais vu un trafiquant être inquiété par la justice depuis que je suis arrivé dans ce pays.

L’Europe a les moyens d’enquêter. Pourquoi ne poursuivent-ils pas les criminels en Libye ? L’Europe ne peut-elle pas exiger de la Libye qu’elle arrête ces criminels ?

Si l’Europe ne veut pas se mêler de ce qu’il se passe en Libye, elle devrait alors sauver les migrants en mer, leur trouver un pays d’accueil.

"Crimes de guerre"

Que Dieu nous aide. Qu’Il sanctionne les responsables. Je suis tellement en colère. À chaque fois qu’on parle d’immigration, on nous parle de sommets, de réunions, de conférences. Dans le même temps, la jeunesse africaine se noie en mer. Nous n’avons pas besoin de réunions, nous avons besoin d’actions. Il faut arrêter ce carnage en Méditerranée.

Chaque jour, il y a 40, 50 personnes qui se noient en mer. Ce qu’il se passe en Libye, ce sont des crimes de guerre. Détourner le regard, n’est-ce pas une complicité de crimes de guerre ? L’Europe qui a laissé tant de vies disparaitre n’est-elle pas complice de ces crimes ?

Quand un Européen est victime d’un drame, le monde entier se mobilise, mais quand des centaines d’Africains se noient, personne ne semble concerné. La conscience de l’humanité est-elle morte ? Nous ne voulons pas faire de mal à l’Europe, je vous le jure. Nous ne voulons pas répandre l’islam, nous attaquer à vos croyances ou à vos modes de vie. Au contraire, nous voulons partager avec vous ce que nous avons, nous espérons vivre dans la dignité. Mais ce rêve a coûté cher aux migrants qui se sont noyés."

*Le prénom a été changé.

Texte traduit de l'arabe par Dana Alboz.

 

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