Saman Haddad : "Mangez ensemble, faites de la musique ensemble, dansez ensemble et l'intégration se fait toute seule". Crédit : D. Divinagracia
Saman Haddad : "Mangez ensemble, faites de la musique ensemble, dansez ensemble et l'intégration se fait toute seule". Crédit : D. Divinagracia

Saman Haddad est arrivé en Allemagne à l'âge de 13 ans. Sa famille fuyait alors la répression du régime de Saddam Hussein en Irak. Aujourd’hui, il est devenu une figure incontournable de la scène culturelle de Bonn, l’ancienne capitale fédérale allemande.

Dans la salle d’un immeuble situé en plein centre-ville de Bonn, l’ancienne capitale fédérale allemande dans l’ouest du pays, Saman Haddad est assis derrière un panneau en plastique transparent. Il chante. De l’autre côté du panneau, qui sert de protection en pleine pandémie de coronavirus, se trouve Hans-Joachim Büsching. Le clarinettiste de l’orchestre Beethoven explique à Saman comment aborder au mieux le chant dans cette partie du morceau. Autour d'eux, des musiciens jouent une myriade d'instruments européens et du Moyen-Orient, parmi lesquels un violon, des guitares, un oud et un ney, une flute orientale. 


Saman Haddad a organisé et participé à l'atelier "1001 Takt" avec les musiciens de l’orchestre Beethoven. Crédit : P. Jedicke/DW
Saman Haddad a organisé et participé à l'atelier "1001 Takt" avec les musiciens de l’orchestre Beethoven. Crédit : P. Jedicke/DW


Saman Haddad, un bon vivant aux cheveux noirs bouclés et au sourire charmeur, est l'organisateur de l'atelier "1 001 Takt - Zwischen Bonn und Babylon" ("1 001 mesures entre Bonn et Babylone"), qui a célébré l’an dernier l’anniversaire du compositeur Beethoven né à Bonn en 1770.

Dans cet atelier, des musiciens de différentes traditions musicales travaillaient sur des thèmes de la 4e symphonie de Beethoven, arrangée par Hans-Joachim Büsching et le musicien d’origine arabe Bassem Hawar.

"Il se passe quelque chose de très important ici, explique Jans-Joachim Büsching. Des personnes de cultures différentes communiquent par la musique". Le but de l'exercice du jour, dit-il, est d'entremêler des fragments de Beethoven avec une chanson populaire arabe. Dans cette dernière, explique-t-il, "il y a une compréhension complètement différente, une interprétation différente des notes. Dans cet atelier, nous voulons que l’on écoute la musique de Beethoven, par les notes qu'il a écrites."


Des musiciens jouant le oud ou encore la flûte ney ont participé au projet "1001 Takt". Crédit : P. Jedicke/DW
Des musiciens jouant le oud ou encore la flûte ney ont participé au projet "1001 Takt". Crédit : P. Jedicke/DW


À Bonn, Saman est devenu une sorte de célébrité locale, et pas seulement en tant qu'artiste grâce à ses deux groupes, le Kültürklüngel Orkestar, composé de 30 musiciens, ainsi que son "trio transnational" appelé Golden Kebab. Saman Haddad est désormais aussi un acteur incontournable de la dynamique culturelle de la ville. 

Ces dernières années, il a organisé des concerts sur des bateaux et des bus à deux étages, des événements interculturels et des "dîners de gala" spontanés en plein air dans le centre de Bonn. Il s'est même rendu dans son ancienne ville natale, dans le nord de l'Irak, pour travailler avec les artistes locaux pour le compte du Goethe Institut. 


Parmi les nombreux événements organisés par Saman Haddad, ce diner en plein air dans le centre-ville de Bonn. Crédit : P. Stefanov
Parmi les nombreux événements organisés par Saman Haddad, ce diner en plein air dans le centre-ville de Bonn. Crédit : P. Stefanov


Saman Haddad se décrit comme un "médiateur culturel", mais on l'appelle aussi "Kültürminister" - le ministre de la culture - un clin d’œil à la langue turque qui utilise beaucoup la lettre "ü". L’Irakien est en effet un adepte des jeux de mots et des plaisanteries qui mélangent les cultures européennes et moyen-orientales. Ainsi, il change régulièrement son nom d’artiste pour s’appeler tantôt Mustafa Mustermann (Mustermann est un nom fictif utilisé en Allemagne pour illustrer les exemples de pièces d’identité) ou encore Salvador Ali.

Tout a commencé par la nourriture

Pour Saman, tout a commencé il y a une dizaine d’années dans sa petite cuisine, dans laquelle il avait l’habitude de réunir des amis et connaissances. "Quand on se réunit au Moyen-Orient, il y a toujours quelque chose à manger. Alors j'ai toujours servi des mezzés et des amuse-bouches."

Un jour, il sort une vielle guitare de sa cave et un bœuf s’improvise. Rapidement, les soirées musicales du vendredi soir dans la cuisine de Saman vont devenir une sorte d'institution.

Le secret de son succès ? "Dans les Balkans, il y a un beau dicton qui dit qu’un ours affamé ne danse pas. C'est très simple. Il faut d'abord satisfaire les besoins fondamentaux, puis les gens sortent de leur réserve".

C'est ainsi qu'il se constitue un vaste réseau de musiciens amateurs et professionnels. Saman baptise sa cuisine le "4telbar", qui est un jeu de mots autour de "Viertel Bar", qui veut dire "bar de quartier", mais qui décrit dans le même temps la forme carrée de sa cuisine.


Saman Haddad dans son "4tel bar" où tout a commencé. Crédit : P. Jedicke/DW
Saman Haddad dans son "4tel bar" où tout a commencé. Crédit : P. Jedicke/DW


"Apporter de la joie"

Saman commence ensuite à collaborer avec le service culturel de la ville de Bonn. Il organise des concerts dans un parc ainsi que sur le "Township", une péniche sur les bords du Rhin. 

Récemment, malgré la pandémie, l’Irakien a réussi à donner une quarantaine de concerts à bord d’un bus stationné devant des maisons de retraite ou encore des centres d’accueil pour réfugiés. 

"Les plus beaux concerts que nous avons donnés ont eu lieu à Tannenbusch", explique Saman, en référence à un quartier multiculturel et marginalisé de Bonn. Il se souvient de la joie des enfants : "C’est là que nous avons réalisé que tout cela en valait la peine. Ces enfants ne l'oublieront jamais. Et c'est ma motivation : apporter de la joie."


Saman Haddad a organisé des concerts à bord d’un bus pour braver la pandémie. Crédit : L. Hess
Saman Haddad a organisé des concerts à bord d’un bus pour braver la pandémie. Crédit : L. Hess


Né à Bagdad de parents d'origines kurdes, arabes et indiennes, Saman Haddad est arrivé en Allemagne à l’âge de 13 ans avec sa mère, ses quatre frères et sœurs pour rejoindre leur père. Celui-ci avait fui l’Irak pour se faire soigner en Allemagne après avoir été victime de torture sous le régime de Saddam Hussein. 

La famille vit d'abord dans des centre d’accueil pour demandeurs d'asile. Saman se souvient avoir changé d’école tous les ans. Il réussit tant bien que mal à obtenir son diplôme de fin d'études secondaires, mais n’a que peu de projets concrets pour son avenir. 

Il enchaîne plusieurs formations en apprentissage. Il travaille en tant que plombier, puis animateur pour enfants, guide touristique et enfin sur un bateau de croisière. 

L’Irakien devient par ailleurs un féru de littérature, ce qui, dit-il, lui a permis de mieux se comprendre. "D’un côté, vous êtes le bon garçon à la maison, vous faites tout ce que vos parents disent et vous vivez selon la culture de votre pays d'origine. Mais à l'extérieur, vous vivez votre autre personnalité. Cette prise de conscience m'a également poussé à être plus honnête avec mes parents."

Il reprend des études à distance en philosophie et langue allemande, tout en travaillant en tant que serveur dans un bar. Il finit par décrocher un emploi bien payé à l’ambassade des Emirats arabes unis.


La ville d’Erbil, la ville de naissance de Saman Haddad. Crédit : Picture alliance
La ville d’Erbil, la ville de naissance de Saman Haddad. Crédit : Picture alliance


En 2019, il retourne à Erbil, sa ville natale dans le nord de l'Irak et capitale de la région autonome du Kurdistan. Là-bas, il dirige un projet pilote du Goethe Institute pour faire la promotion du monde de la culture et des industries créatives dans le nord de l’Irak. "Ce travail s'apparentait à une danse sur fil diplomatique car je devais satisfaire à la fois les parties allemande et irakienne", se souvient Saman.

Ce temps passé dans son pays d'origine l'a également ramené à la réalité : "J'ai vécu pendant 25 ans en Allemagne. À un moment donné, vous faites partie de cette société et vous avez aussi ces problèmes du 'monde privilégié'. En Irak, j'ai rencontré des artistes qui n’ont rien, mais qui ont des rêves." Il est alors tenté de rester en Irak, mais finit par décider de rentrer à Bonn. Désormais, ses divers projets en partenariat avec la ville et les services culturels lui permettent de gagner sa vie. 

Même si je n’aime pas du tout ce mot, le concept 'd’intégration' a toujours existé", note Saman Haddad. "Nous allons dans une autre ville, dans un autre pays, je m’adapte aux circonstances ici. Et lorsque quelqu’un est invité chez moi, je m’en rapproche. L’intégration touche tout le monde, que vous voyez l’hôtel ou l’invité."


Auteur : Philip Jedicke

Traduction : Marco Wolter

Source : dw.com

 

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