Ibrahim Kamara dit avoir trouvé sa place à Chypre. Crédit : Project Phoenix
Ibrahim Kamara dit avoir trouvé sa place à Chypre. Crédit : Project Phoenix

Ibrahim Kamara a quitté la Gambie en 2017 avec l’objectif de rejoindre l’Italie. Sans le vouloir, il a fini par atterrir à Chypre et par y refaire sa vie. InfoMigrants a pu le joindre par téléphone.

Ibrahim décroche son téléphone et commence par s’excuser de ne pas avoir été joignable plus tôt. Il a dû aider un ami à l'hôpital et faire des allers-retours entre la clinique et la pharmacie toute la journée. "Je suis arrivé à Chypre le 16 juillet 2018", explique le Gambien. Il avait embarqué en Libye pour traverser la Méditerranée et s’attendait à arriver directement en Italie.

"Nous devions aller en Italie. Le passeur nous a raconté des mensonges. L'idée était d'arriver directement en Europe. On nous avait dit qu’on passerait moins d’un jour en mer avant qu’un bateau de secours ne nous intercepte. Nous étions 65 personnes dans mon bateau."


Chypre est le pays le plus oriental de l'Union européenne, très loin des côtes libyennes où Ibrahim Kamara a embarqué. Crédit : France24
Chypre est le pays le plus oriental de l'Union européenne, très loin des côtes libyennes où Ibrahim Kamara a embarqué. Crédit : France24


"Je n’avais jamais entendu parler de Chypre avant d’arriver ici. Je n’avais aucune idée d’où ça se trouve", explique Ibrahim, qui se souvient que trois ou quatre personnes sur le bateau assuraient aux autres qu’ils savaient où ils allaient. "Puis nous avons débarqué dans le port de Falmagouste [dans la partie nord de l’île contrôlée par la Turquie, ndlr]. Nous venions de passer quatre ou cinq jours en mer à parcourir environ 1 300 kilomètres. Quand l’eau salée de la mer se mélange au soleil et à l'essence, cela vous brûle la peau." 

"Sans cesse mourir puis survivre" 

Ses premières impressions de Chypre n’ont pas été aussi positives qu’elles le sont aujourd’hui. "J’étais au fond du gouffre, c’est comme si vous deviez sans cesse mourir puis survivre", confie le Gambien, qui est actuellement toujours dans l’attente d’une décision pour sa demande d’asile. 


Ibrahim Kamara choisit soigneusement ses mots lorsqu'il parle de ses expériences en Libye. Rester positif est son credo. Crédit : Projet Phoenix / Holly McCamant
Ibrahim Kamara choisit soigneusement ses mots lorsqu'il parle de ses expériences en Libye. Rester positif est son credo. Crédit : Projet Phoenix / Holly McCamant


Ibrahim a quitté la Gambie en 2017 avant de passer par le Sénégal, le Mali, le Niger et finalement la Libye.

Le voyage a été difficile, concède-t-il. Il ne recommanderait pas aux autres de quitter leur pays, à moins que leur vie ne soit vraiment en danger.

Ibrahim dit avoir échappé à la prison en Libye, où il a survécu en travaillant comme jardinier. Selon lui, le pire en Libye était la peur d'être capturé par une milice et d’être emmené dans une prison pour y être torturé et extorqué. Cette crainte permanente rendait les nuits difficiles, car fermer un œil était le risque de ne pas voir de potentiels ravisseurs arriver.

"Pendant plusieurs mois, nous allions d’endroit en endroit, en dormant le jour et en restant éveillé la nuit pour éviter d’être retrouvé par les militaires. Vous ne saviez jamais qui vous voulait du bien et qui vous voulait du mal."

Sentiment partagé sur la Gambie, son pays natal

Lorsqu’il parle de la Gambie, c’est un sentiment partagé qui se dégage. Ce n'est "pas une zone de guerre", rappelle-t-il. "Il n'y a pas de génocide, il n'y a pas de combats, et pourtant les gens n’y vivent pas dans la paix. Il y a beaucoup de discriminations basées sur la religion." Il restera vague sur les raisons exactes de son départ.

En Gambie, Ibrahim avait interrompu ses études à l’âge de 18 ans. Désormais, il voudrait reprendre une formation à Chypre, même si son travail est actuellement sa priorité.

Le Gambien est bien connu au sein de la communauté des migrants de Chypre. Ibrahim est notamment membre du projet Phoenix, une ONG européenne qui aide les migrants à s’insérer dans la vie professionnelle.

Sur son site internet, le projet Phoenix se dit "dédié au changement systémique de l'écosystème d'inclusion des migrants." L’ONG a ainsi mis en place à Chypre un système de mentorat et propose des formations et son carnet de contacts pour trouver un travail.

Dans le cadre de ce projet, Ibrahim a notamment amélioré ses compétences en informatique dans le but de pouvoir "travailler dans la logistique ou le secteur de l'hôtellerie".


Ibrahim Kamara en train de jouer des percussions à Chypre. Crédit : Page Facebook d'Ibrahim Kamara
Ibrahim Kamara en train de jouer des percussions à Chypre. Crédit : Page Facebook d'Ibrahim Kamara


Pour l'instant, Ibrahim travaille dans une usine de caroubes. La saison de ce fruit méditerranéen va d'octobre à avril, explique-t-il. "J'aime ce travail parce que là-bas, je suis entouré de migrants, ce qui me rend heureux. Et puis, la communauté locale est contente aussi que nous soyons là." Pour Ibrahim, pouvoir subvenir à ses besoins, être "capable de payer ses factures d’électricité" et ne pas dépendre des aides de l’État est essentiel pour se sentir bien dans son nouvel environnement.

Mais cela ne s’est pas fait du jour au lendemain. Ibrahim dit avoir été "choqué" lorsqu’il est arrivé pour le première fois à Chypre. "J’étais au plus bas pendant deux semaines. C’était si compliqué de communiquer, puisque tout le monde ici ne parle pas l’anglais." 

La musique comme langage

Alors c’est par la musique qu’il fera ses premières rencontres et va tisser des liens. Ibrahim joue des percussions, notamment du djembé, et a donné une série de concerts depuis son arrivée sur l’île. "C’est comme ça que je me connecte, par la musique", raconte-t-il. "Tout le monde aime le son des djembés et les gens veulent en connaître l’origine. Parfois, je joue de la musique et l'accompagne d'histoires sur l'Afrique pour raconter ma culture. Les gens adorent ça. Je joue des morceaux en différentes langues et de différentes cultures africaines." 

Il rappelle que la Gambie est un pays où la musique joue un rôle très important et se vit comme un langage. "La musique rassemble. En Afrique, notamment l’instrument que je joue, le djembé, a quasiment 200 rythmes à travers lesquels vous pouvez dire quelque chose". 


Ibrahim Kamara dit avoir trouvé le bonheur et la liberté à Chypre. Crédit : Projet Phoenix / Holly McCamant
Ibrahim Kamara dit avoir trouvé le bonheur et la liberté à Chypre. Crédit : Projet Phoenix / Holly McCamant


"Désormais, je suis heureux"

Au départ, Ibrahim explique ne pas avoir eu de plans pour son avenir lorsqu’il a quitté la Gambie. Il ne visait aucun pays européen en particulier. "Je voulais simplement trouver un pays sûr où je pouvais être heureux, où les gens m’aiment et m’acceptent. Je pense que j’ai quasiment trouvé tout cela à Chypre."

Son attitude positive lui a ouvert des portes. C’est en suivant des cours d’informatique avec la Croix-Rouge chypriote qu’il a fait la rencontre des responsables du projet Phoenix. "Ils m’ont apprécié et ont voulu me donner une chance", se souvient Ibrahim.

Reste que, son avenir reste bridé par un incertitude majeure : celle de savoir si sa demande d’asile sera validée. Presque trois ans après être arrivé à Chypre, il ne sait toujours pas s’il obtiendra le statut de réfugié. "Je n’ai aucune idée de l’avancement de la procédure. J’essaie juste de prendre mon mal en patience, de respecter les règles et de faire ce que j’ai à faire."

Cette incertitude a souvent rendu sa vie difficile. Avant de décrocher un emploi, il lui était quasiment impossible de trouver un logement. 

Ibrahim se montre toutefois positif. Le passé, dont il n’aime plus trop parler, a été dominé par la peur. Désormais, avec un emploi et des amis, il dit avoir pris goût à un certain sentiment de liberté. 

"Mon rêve pour 2021 est de trouver un meilleur travail et d’aider d’autres migrants ici sur l’île", conclut le Gambien.

 

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