Le Kurde Hiwa Kolichi dit ne pas avoir réussi à trouver sa place en Hongrie. Crédit : DR
Le Kurde Hiwa Kolichi dit ne pas avoir réussi à trouver sa place en Hongrie. Crédit : DR

L'Islande a longtemps fait le choix d'accueillir des réfugiés venus d'un autre pays de l'UE où ils subissaient des discriminations. Mais, face à l'afflux des demandes, Reykjavik revoit sa politique. Hiwa Kolichi, réfugié en Hongrie, en fait l'amer constat. Ce Kurde de 40 ans espérait trouver sur l'île européenne l'intégration qu'il n'a jamais connue dans le pays de Viktor Orban.

"On a l'impression de marcher sur le rebord du monde". C'est ainsi que Hiwa Kolichi décrit ses promenades quotidiennes le long d'une route côtière de Reykjavik, la capitale de l'Islande, où se confond le gris de la mer et du ciel. Par ces longues marches, Hiwa tente de soulager son anxiété face à un futur qui s’annonce incertain. "L'Islande pourrait aussi être la fin du monde pour moi", dit-il.

Ce Kurde de 40 ans a demandé l'asile en Islande l'été dernier après avoir été réfugié en Hongrie pendant 14 ans. Mais, à force de discriminations, et faute de n'avoir jamais réussi à s'intégrer, il a décidé - comme des centaines d’autres réfugiés - d’aller tenter sa chance en Islande. Le bruit courait que le pays n'expulsait pas les personnes détenteurs d’une protection internationale. 

Pourtant, depuis son arrivée, Hiwa Kolichi a vu par deux fois sa demande d’asile rejetée. 

Selon le règlement de Dublin, auquel l’Islande adhère, les États membres ont le droit de renvoyer les personnes dont l'asile dépend du premier pays d'entrée sur le sol européen. Par conséquent, les réfugiés statutaires (qui ont donc obtenu l'asile dans un pays de l'UE) sont généralement automatiquement disqualifiés lorsqu'ils refont une demande ailleurs.

Des exceptions "au cas par cas"

Mais il existe des exceptions. Les lois islandaises sur l'immigration n'autorisent pas les expulsions vers des pays où la situation est jugée problématique pour les migrants. "Nous connaissons la situation dans des pays comme la Hongrie et la Grèce. Ils sont soumis à de nombreuses critiques", déclare Thorhildur Hagalin, porte-parole de la Direction islandaise des migrations. "C'est pourquoi nous ne renvoyons pas automatiquement les gens vers ces pays simplement parce qu'ils y ont été enregistrés comme réfugiés."

Les demandeurs d'asile de Grèce ou de Hongrie ont ainsi le droit de soumettre une nouvelle demande en Islande. "Celle-ci est alors examinée en dehors du règlement de Dublin et au cas par cas", précise Thorhildur Hagalin.


Une manifestation en solidarité avec les demandeurs d’asile à Reykjavik, février 2021. Crédit : No Borders Iceland
Une manifestation en solidarité avec les demandeurs d’asile à Reykjavik, février 2021. Crédit : No Borders Iceland


En revanche, ceux qui, comme Hiwa Kolichi, bénéficient déjà d'une protection, doivent doublement convaincre les autorités islandaises de leur démarche : ils doivent prouver qu'ils ont été confrontés à des "circonstances particulières", c'est-à-dire "à des difficultés dans le pays d'accueil en raison d'une discrimination grave", explique Thorhildur Hagalin. Cela peut concerner "l’accès aux services de santé, à l'éducation, au marché du travail. Cela s'applique aussi à une personne qui risque d’être significativement moins bien traitée que la population locale."

Pris au piège en Hongrie

Hiwa Kolichi était persuadé que son dossier allait remplir ces critères de "circonstances particulières". La Hongrie a été accusée, à de nombreuses reprises, de maltraiter les étrangers. Son premier ministre, Victor Orban, a plusieurs fois qualifié les réfugiés d'"envahisseurs musulmans, venus détruire la culture européenne". 

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"L’exclusion en Hongrie a commencé dès mon arrivée", se souvient Hiwa Kolichi. "Le soutien financier de l’État était proche de zéro. Alors j’ai désespérément cherché un travail."

Ne parlant pas le hongrois, les options d’Hiwa Kolichi se sont limitées à des emplois d’aide en cuisine ou d’homme à tout faire dans des restaurants. "Mes employeurs étaient eux-aussi des migrants, généralement des propriétaires de restaurant à kebabs." Entre travail au noir et contrats semi-officiels, il se rappelle de journées de travail interminables dans un environnement isolé du monde extérieur. "Je n'ai eu pendant plusieurs années aucun vrais contacts avec les Hongrois et aucune chance d’apprendre la langue. J’étais pris au piège."

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Pour étayer son histoire auprès des autorités islandaises, Hiwa Kolichi a même présenté un dossier d’une centaine de demandes d'emploi déposées auprès d'entreprises hongroises et restées sans réponse.

Hiwa Kolichi dit aussi avoir été victime de racisme. "Mon propriétaire m'a demandé de déménager un mois après avoir signé le bail. Il avait découvert mes origines et m'a dit qu'il ne voulait pas qu'un de ces 'envahisseurs musulmans' vive dans sa maison."

Lorsque la pandémie de Covid-19 a frappé la Hongrie en 2020, Hiwa Kolichi a expliqué avoir perdu son dernier espoir de s’intégrer : les restaurants ont été contraints de fermer leurs portes, entraînant avec eux la disparition des emplois accessibles aux réfugiés.

En juin 2020, à la réouverture des frontières, Hiwa Kolichi a ainsi emprunté de l’argent pour s’acheter un billet d’avion à destination de Reykjavik.

L'Islande "rejette les demandes sans vraiment avoir d'arguments"

Pour le Kurde, le refus des autorités islandaises de lui accorder l’asile est un signal envoyé aux autres migrants qui voudraient venir en Islande.

Un sentiment partagé par son avocate Anna Arndis. Selon elle, "la Direction de l'immigration rejette les demandes sans vraiment avoir d’arguments [...]". "Les autorités islandaises ont commencé à expulser des personnes vers la Hongrie, ce qu'elles n'avaient plus fait depuis trois ans", explique l'avocate qui travaille aussi pour la Croix-Rouge islandaise depuis 2009 et fournit une assistance juridique aux demandeurs d'asile. "À mon avis, c'est parce que trop de personnes ont soudainement déposé une demande" pour des raisons similaires.

Quelques mois avant l'arrivée de Hiwa Kolichi, le ministre islandais de la Justice avait présenté au Parlement un projet de loi sur l’immigration. Ce projet, toujours en attente, accélèrerait le traitement des demandes de personnes ayant déjà obtenu une protection dans un autre pays européen. Pas une bonne nouvelle pour les migrants. "Cette nouvelle loi pourrait permettre au gouvernement d'expulser plus facilement des personnes vers la Grèce et la Hongrie", estime Anna Arndis.

L'association des avocats de la Croix-Rouge et d'autres groupes de défense des droits humains ont exprimé leurs inquiétudes quant aux risques de violation des droits de l'Homme que représente ce projet de loi. 

Pendant ce temps, Hiwa Kolichi attend le verdict du tribunal après avoir fait appel contre le rejet de sa demande d’asile. "L'idée d'être expulsé vers la Hongrie me terrifie", dit cet homme qui a déjà des projets de vie en Islande : "Je veux étudier pour devenir enseignant ici. Je pourrais apprendre aux enfants à apprécier une vie simple, celle que je souhaitais avoir, mais qui m'a été enlevée depuis que je suis dans l’attente d’une décision officielle sur mon avenir."

 

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