Alireza et Alibaba Hashimi sont arrivés à Espelkamp en 2015 | Photo : Ekaterina Venkina
Alireza et Alibaba Hashimi sont arrivés à Espelkamp en 2015 | Photo : Ekaterina Venkina

Au cours de son histoire, la petite ville d’Espelkamp, dans le nord-ouest de l'Allemagne, a connu plusieurs vagues d’arrivées de réfugiés, faisant de la ville un carrefour multiculturel.

Alireza et Alibaba Hashimi sont encore des adolescents lorsqu’ils arrivent pour la première fois à Espelkamp, une petite ville de la région allemande de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, dans l’ouest du pays. C’était il y a cinq ans. Aujourd’hui, ils sont propriétaires d’un fast-food. Le parcours des deux frères afghans pourrait avoir tous les ingrédients d'une success-story. Mais il est marqué par un drame familial. "L’un de nos frères n’a pas survécu, raconte Alireza. Il n’a pas supporté que le reste de la famille ne vienne pas en Allemagne. Il s'est suicidé."

Espelkamp a accueilli plusieurs vagues de réfugiés et de migrants depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. La première est arrivée après 1945, lorsque quelque 5.000 Allemands d’Europe de l’Est sont expulsés des anciennes provinces allemandes situées pour l’essentiel dans l’actuelle Pologne et en République tchèque. 

Ils ont été suivis par les premiers "Gastarbeiter - c’est nom donné à la main d’oeuvre étrangère - au début des années 1970 et de ceux qu’on appelle les "Russes allemands", pour désigner les Allemands et leurs descendants ayant vécu en Russie et dans l’ex-I’URSS.

Enfin, depuis 2015, Espelkamp accueille des réfugiés ayant fui les guerres et la répression en Syrie, en Irak et en Afghanistan. De 2015 à 2020, la ville a enregistré près de 560 nouveaux réfugiés, selon le porte-parole de la mairie, Torsten Siemon.


Le centre-ville d’Espelkamp, vidé sous l’effet de la pandémie | Photo : Ekaterina Venkina
Le centre-ville d’Espelkamp, vidé sous l’effet de la pandémie | Photo : Ekaterina Venkina


Avant d’atterrir à Espelkamp, Alireza and Alibaba vivaient avec sept autres frères et soeurs à Mazar-e-Sharif, la quatrième ville d’Afghanistan considérée comme l’une des plus sûres du pays. Il n’empêche, "les talibans veulent le pouvoir, il y a des attaques tous les jours", racontent les deux frères pour expliquer les raisons de leur fuite. 

Ils quittent l’Afghanistan en 2015 avec un troisième frère et passent par l’Autriche avant d’entrer en Bavière, au sud de l’Allemagne. Ils contactent un cousin vivant près de Bielefeld, une ville industrielle au nord de Dortmund, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Ils sont placés dans un centre pour mineurs de la région. C’est ainsi qu’ils finissent par s’installer à Espelkamp.

Plus de 70 nationalités différentes vivent dans cette ville de tout juste 25.000 habitants. Un marché turc propose des pitas et du simit, un pain aux graines de sésame. Si l’on veut du humus et du halloumi, un fromage méditerranéen, il suffit de se rendre dans une épicerie syrienne. Et pour entendre parler le russe, il suffit de se rendre dans l’église mennonite locale. 



Drame familial 

"On nous a immédiatement permis d'aller à l'école. Ça nous beaucoup encouragé", se souvient Alireza. Après avoir suivi plusieurs niveaux de cours d’allemand, ils obtiennent l’équivalent d’un baccalauréat. Mais leur frère ne s'intègre pas aussi bien. Écrasé par le mal du pays, leur frère se suicide. Alireza et Alibaba suivent alors une thérapie pour surmonter cette perte.

Pour gagner leur vie, ils commencent à donner un coup de main dans un fast-food de la ville. Ils décrivent de longues journées de travail leur laissant peu de temps libre tout en leur permettant d’avoir une routine rassurante. Peu après le départ à la retraite du patron du restaurant, ils décident de reprendre l’affaire.

Avec le temps, les frères disent s’être faits à Espelkamp et avoir évolué. "Si un jour nous devrions retourner en Afghanistan, les talibans verrons immédiatement que nous avons changé", assure Alireza. Alibaba, d’une mine sombre, acquiesce : "Nous serions capturés et obligés de rejoindre leurs rangs."


Espelkamp compte quelque 25.000 habitants | Photo: Ekaterina Venkina
Espelkamp compte quelque 25.000 habitants | Photo: Ekaterina Venkina

Le rêve d’une vie meilleure

A une centaine de mètres de leur restaurant se dresse l’histoire d’Espalkamp. Un grand bâtiment blanc transformé en caserne servait de dépôt de munitions pendant la Seconde Guerre mondiale. Un peu plus loin, dans le quartier de Burano, les bâtiments accueillaient les réfugiés allemands d’Europe de l’Est. 

Une installation de l’artiste Rainer Ern composée d’une baignoire et d’un poêle de 1951 est là pour rappeler les conditions de vie difficiles de cette époque, lorsqu’il fallait pelleter du charbon pour chauffer l’eau.

Malgré tout, à cette époque, Espelkamp représentait déjà "le rêve d’une vie meilleure", raconte Karl-Heinz Tiemeier, un guide touristique de la ville.


L’oeuvre de Rainer Ern à Espelkamp | Photo : Ekaterina Venkina
L’oeuvre de Rainer Ern à Espelkamp | Photo : Ekaterina Venkina


Rosemarie Czitrich a 84 ans et vit à Espelkamp depuis les années 60. Avec ses quatre frères et soeurs, elle a grandi sur une ferme laitière à Poznan, dans l’actuelle Pologne, avant que sa famille ne soit expulsée par l’armée soviétique.  

Aujourd’hui, malgré les années qui ont passé, Rosemarie se souvient d’avoir elle aussi utilisé une baignoire en zinc similaire à l’oeuvre de Rainer Ern. 

Son parcours personnel ne l’empêche pourtant pas d’être critique à l'égard de la vague d’arrivées de 2015. "Ils vont briser le cou de l'Allemagne", affirme-t-elle. Pour elle, les politiques allemands ne s'emparent pas suffisamment de ce qu’elle appelle le "problème de l'immigration".


Rosemarie Czitrich | Photo : Ekaterina Venkina
Rosemarie Czitrich | Photo : Ekaterina Venkina


Partir de rien

Entre les années 1970 et 1990, la ville a connu une deuxième vague d’arrivées importante. Cette fois, il s'agissait notamment de "Russes allemands", à savoir des descendants d’Allemands exilés au 18ème siècle, invités à cultiver les terres en Russie sous le règne de Catherine II. 

Parmi eux se trouve Dietrich Töws. Avec sa femme et ses deux filles, il a quitté Orenbourg, près de la frontière avec le Kazakhstan, en 1995 pour commencer une nouvelle vie en Allemagne.

En Russie, il a reçu une bonne éducation, mais après son arrivée, Dietrich Töws raconte avoir dû "repartir de zéro" et gravir tous les échelons avant de finalement devenir entrepreneur et membre du Conseil municipal de la ville.


Dietrich Töws | Photo : Ekaterina Venkina
Dietrich Töws | Photo : Ekaterina Venkina


Comme le montre son histoire, Espelkamp a longtemps attiré des personnes aux destins différents. Lorsqu'on l'interroge sur le "concept Espelkamp", Torsten Siemon, porte-parole de l'administration municipale, met toutefois en garde contre la création d'une image trop simple, "une image kitsch" d'un lieu où l'intégration se ferait sans effort. 

Dans les années 1990, les tensions étaient vives entre la diaspora turque et les rapatriés tardifs de Russie. Aujourd'hui, raconte Torsten Siemon, on trouve parmi les minorités religieuses des croyants stricts qui ont tendance à s'isoler et à avoir peu de contacts avec les autres groupes sociaux. Espelkamp est synonyme d'un "mélange multi-ethnique" unique et de "diversité culturelle", assure Torsten Siemon. "Mais il n'y a aucune raison de prendre les choses pour acquis".

 

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