Sadou, un Guinéen de 19 ans, attend au CETI de Melilla son transfert vers l'Espagne continentale. Crédit : InfoMigrants
Sadou, un Guinéen de 19 ans, attend au CETI de Melilla son transfert vers l'Espagne continentale. Crédit : InfoMigrants

Les migrants d’Afrique subsaharienne qui ont réussi à franchir les clôtures et à entrer dans Melilla sont généralement éligibles à un transfert sur le continent, en tant que demandeurs d’asile. Mais avec la pandémie de coronavirus, ces départs vers la péninsule ibérique se font au ralenti. Au CETI, le seul centre d’accueil de l'enclave, on commence à perdre patience.

Sadou est venu en nageant. Parti des côtes marocaines de Beni Ansar, de l’autre côté de l’enclave espagnole de Melilla, le Guinéen de 19 ans dit ne pas avoir "reculé quand il a fallu rentrer dans l’eau". C’était il y a trois mois. "J'ai mis plusieurs heures, mais ça a marché."

Bah, un de ses amis, a, lui, escaladé la clôture qui sépare le Maroc de Melilla. C’était il y a un mois. "Je n’ai pas voulu passer par la mer parce que je ne sais pas bien nager, j’ai sauté la barrière de Dique Sur [à la frontière entre Melilla et Beni Ansar, ndlr]. Quand je suis entré dans Melilla, j'ai vu la police courir vers nous. Je suis resté immobile, mais l'ami avec qui j'étais a eu peur, il a paniqué et est reparti vers la mer en courant…" Son corps sera retrouvé quelques jours plus tard sur la plage de Melilla.

À l’instar de Sadou et Bah, de nombreux Africains subsahariens tentent depuis des années d'entrer dans la petite enclave espagnole de 18 km2 pour atteindre l’Europe. Melilla constitue, avec Ceuta, les deux seules frontières terrestres de l'Union européenne avec l’Afrique.


L'entrée du CETI à Melilla, à une trentaine de minutes à pied du centre-ville. Crédit : InfoMigrants
L'entrée du CETI à Melilla, à une trentaine de minutes à pied du centre-ville. Crédit : InfoMigrants


Sadou et Bah ont été pris en charge par les autorités locales à leur entrée sur le sol espagnol. Après une quarantaine obligatoire, ils ont été envoyés au CETI, le seul centre d'accueil pour demandeurs d'asile de l'enclave. Selon les ONG, les Africains subsahariens qui échappent aux pushbacks "peuvent demander l'asile dès le premier jour, dès qu'ils ont franchi la frontière", explique Javier, membre de l'association SJM (Servicio jesuita a migrantes) qui vient en aide aux migrants.

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"Sortir d'ici au plus vite"

Mais les migrants ne veulent pas rester dans l'enclave. "Ici, ce n’est qu’une étape", explique Sadou qui a traversé le Mali, l'Algérie et le Maroc avant d'atteindre Melilla. "On a souffert pour entrer, mais maintenant, on veut sortir d’ici au plus vite et rejoindre la 'grande Espagne'", comprendre l'Espagne continentale.

Sadou et Bah sont obsédés par leur départ du CETI. "Dans la 'grande Espagne', on sera mieux", répète le premier. "Ici, c’est pas vraiment l’Europe, c’est le Maroc", enchaîne le second. "Regarde autour de toi, ça te fait penser à l'Europe, ici ?"


Diallo, demandeur d'asile guinéen, attend au CETI d'être transféré vers l'Espagne continentale. Crédit : InfoMigrants
Diallo, demandeur d'asile guinéen, attend au CETI d'être transféré vers l'Espagne continentale. Crédit : InfoMigrants


Madrid organise des transferts des demandeurs d’asile depuis Melilla jusqu’à la péninsule. Mais avec la pandémie de coronavirus, les départs se font au compte-gouttes. "Il y a un transfert par semaine en ce moment", explique Marta, membre du CEAR (Commission espagnole d'aide aux réfugiés), une autre association d'aide aux migrants présente sur le territoire. "En moyenne, entre 10 et 50 personnes quittent le CETI. Aujourd'hui [mercredi 26 mai], ce sont 16 demandeurs d'asile qui vont être transférés, la semaine dernière, ils étaient 34." Trop peu, jugent Sadou et Bah qui cohabitent avec les 1 000 résidents du centre d'accueil.

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Pour quitter l'enclave espagnole, les demandeurs d'asile doivent remplir deux conditions : avoir un passeport et obtenir une "tarjeta roja" (carte rouge, sorte de laissez-passer vers le continent). Or beaucoup d'entre eux arrivent à Melilla sans documents d'identité. "Cela retarde leur départ. Ils veulent tous aller sur le continent, mais sans passeport, ce n'est pas simple", détaille encore Javier de l'association SJM. "Quant à la 'tarjeta roja', depuis quelques mois, les autorités de Melilla ne distribuent plus cette carte, nous ne savons pas pourquoi", continue Javier. Conséquence : les départs sont beaucoup moins nombreux qu'avant. Et l'impatience se fait sentir.

"Ils arrivent après nous, et ils sont transférés avant nous"

Depuis quelques semaines, une forme de jalousie s'est même installée entre les communautés. Chacune accuse l'autre d'être favorisée. "Les Arabes qui sont dans le CETI avec nous sont les seuls à monter dans les ferries pour la 'grande Espagne'", s'agace Sadou. "Ils arrivent après nous et ce sont eux qui 'montent' avant nous." Les Marocains rencontrés dans le centre-ville tiennent le discours inverse. "Nous, on est abandonnés ici", explique Ayoub un jeune de 19 ans, originaire de Fez. "Les migrants d'Afrique noire, ils sont logés au CETI, ils ont une chance d'être transférés vers le continent. Ils seront jamais expulsés, eux".


Le CETI (à droite) se trouve non loin de la frontière. Au loin, on aperçoit la ville marocaine de Farkhana. Crédit : InfoMigrants
Le CETI (à droite) se trouve non loin de la frontière. Au loin, on aperçoit la ville marocaine de Farkhana. Crédit : InfoMigrants


Sous le soleil brûlant de Melilla, à l'entrée du CETI, d’autres jeunes Africains subsahariens arrivent. Ils s'entassent sous le seul arbre qui offre un peu d'ombre et enchaînent les questions. "Vous savez comment ils sélectionnent les gens qui 'montent' [vers l'Espagne continentale] ?", demande Diallo, un Guinéen. "Vous savez si les transferts pour 'monter' vont augmenter ?", questionne un autre, originaire du Mali. Tous disent être au CETI depuis plusieurs mois, voire plusieurs années. Pour ces demandeurs d’asile francophones, qui maîtrisent peu l’anglais et pas du tout l’espagnol, la communication avec les autorités du centre est un véritable obstacle. "On ne comprend rien", dit Sadou.

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En attendant "de monter" vers le continent, Sadou, Bah et Diallo, les trois amis guinéens, apprennent l’espagnol. "Il y a des cours le matin au CETI. Ca nous servira à la 'grande Espagne'", confie Bah. Le reste de la journée, ils ne font rien. "On va jouer au foot. Sinon, on reste dans nos chambres", raconte encore Sadou. "On descend rarement dans le centre. Quand il fait très chaud, on va à la plage, mais c’est rare."

D’une capacité de 700 places, le CETI accueille actuellement un millier de personnes. "Il y a plus de migrants que de places", confirme Marta, du CEAR. "Mais on a connu pire. Ce chiffre est assez bas, comparé aux années précédentes. Il y a eu au CETI jusqu'à 1 700 migrants en 2019." Selon les chiffres de l'association, sur l’ensemble de l'année 2020, la majorité des demandeurs d’asile du CETI étaient Maghrébins, mais aussi Syriens et Yéménites. Depuis le début de l'année, en revanche, "il y a beaucoup de Soudanais, d’Ivoiriens et de Maliens", précise encore Marta.

Charlotte Boitiaux, envoyée spéciale à Melilla.

 

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