Un enfant réfugié reçoit une dose de vaccin en Allemagne. Crédit : Picture Alliance
Un enfant réfugié reçoit une dose de vaccin en Allemagne. Crédit : Picture Alliance

Vacciner les migrants est, de l'avis de la majorité des autorités en Europe, un impératif. Mais dans la plupart des pays, les discours se heurtent à la réalité du terrain subie par les sans-papiers. Dans ce contexte, se faire vacciner relève parfois du parcours du combattant.

Le sujet fait consensus dans toute l’Europe : la vaccination au Covid-19 doit inclure le plus grand nombre. Y compris les migrants en situation irrégulière, catégorie de la population parmi les plus exposées au virus. D’après un rapport du Comité international de la Croix-Rouge (ICRC) publié en février, 32% des cas de Covid-19 détectés entre mars et mai 2020 en Suède concernaient des migrants, qui pourtant ne représentent que 19% de la population. Vacciner les exilés s’avère donc primordial, pour leur propre santé comme pour endiguer la pandémie et empêcher les mutations du virus. 

Selon le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), début avril, 153 États avaient adopté des stratégies de vaccination contre le Covid-19 incluant des réfugiés. Un constat "extrêmement encourageant", selon les auteurs du rapport de la Croix-Rouge, qui émettent toutefois un bémol. "Il est important que les plans de vaccination soient élargis à d’autres groupes de migrants, notamment les sans-papiers et les personnes en situation irrégulière. Pour être vraiment efficace, une campagne de vaccination doit atteindre tout le monde."

Des couacs administratifs vecteurs "d’inégalités"

Et c'est là que le bât blesse. En Italie, où les autorités prévoient de se lancer à la fin du mois dans "la vaccination de masse" en injectant un million de doses par jour, près de 700 000 immigrés sans papiers ou étrangers en demande de régularisation seraient exclus des campagnes de vaccination, selon des chiffres compilés par l’organisation catholique Caritas de Rome. Des "invisibles" aux yeux de l’administration, dont les bases de données ne prennent pas en compte les étrangers qui vivent temporairement sur son sol.

Dans le pays, la vaccination est pourtant garantie pour tous par la Constitution. Et la carte STP (Etrangers temporairement présents), délivrée à tous les migrants sans papiers à leur arrivée sur le territoire leur assure l'accès aux services de santé urgents ou essentiels, y compris les vaccins. "Même pour ceux qui ne font pas de demande d’asile", précise Gianfranco Constanzo, directeur de la santé de l'Institut national de la santé, des migrations et de la pauvreté (INMP).

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Pour prendre rendez-vous, il faut se rendre sur la plateforme en ligne dédiée, qui permet de réserver un créneau pour recevoir une injection. Problème : pour valider son inscription, il faut fournir un code fiscal, que les migrants sans papiers n’ont pas. Le chemin vers la vaccination s’arrête là.

"En Italie, ces plateformes sont gérées par les régions. Et pour l’instant, seule l’Emilie-Romagne ne demande pas ce code, explique Gianfranco Constanzo. C’est problématique, c’est sûr, car cela accroit encore davantage les inégalités entre les populations." Même si d’après lui, le couac relève "plus d’un problème technique que d’une stratégie politique", pour la Société italienne de médecine des migrations (Simm), la situation "risque de compromettre la réussite de l'ensemble du plan de vaccination nationale" et relève "d’une urgence de santé publique".

Des vaccins dans les lieux de distribution alimentaire

En Grèce, accéder aux services de santé s’avère tout aussi compliqué. Dans le pays, plus de 50 000 personnes, sans papiers, en sont privées, car dans l’impossibilité de fournir un numéro de sécurité sociale. Une situation qui empêche, là aussi, certains migrants de bénéficier d’un vaccin.

Pour les migrants sans papiers établis en France, l’accès à la vaccination est un peu moins compliqué depuis le 24 mai. Désormais, toute personne en situation irrégulière, qu'elle bénéficie ou non de l'AME, peut prétendre au vaccin. Aucun document ne lui sera demandé. "Les critères d’âges ont aussi été abrogés pour ceux qui vivent dans la rue et dans les foyers d’accueils", affirme Corinne Torre, cheffe de la mission France chez Médecins sans frontières (MSF).

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Des campagnes de sensibilisation vont être organisées par les ONG en partenariat avec le ministère de la Santé, dans des lieux fixes – centres d’hébergement d’urgence, foyers de travailleurs migrants - mais aussi par des équipes mobiles. "Chez MSF, nous allons également nous déplacer dans des lieux de distribution alimentaire, là où nous serons le plus susceptibles de retrouver les mêmes personnes, pour une deuxième dose", explique-t-elle.

Rassurer pour vacciner

Ailleurs en Europe, c'est à un autre obstacle que font face les exilés. Partager ses données et révéler sa situation auprès d’un personnel de santé fait en effet surgir pour beaucoup la crainte d’une dénonciation aux autorités chargées de la migration. "Les migrants sans papiers sont très méfiants vis-à-vis des autorités publiques, quelles qu’elles soient, constate Corinne Torre. Il y a un vrai travail de sensibilisation à faire."

Pour rassurer les migrants et ne pas entraver sa campagne de vaccination – selon certaines estimations, le nombre de sans-papiers au Royaume-Uni atteindrait 1,3 million - le gouvernement britannique a dès le mois de février fait savoir aux responsables du NHS, le service public de santé, que la vaccination ne serait pas soumise à des vérifications du statut migratoire. Dans le pays, "la vaccination est d’ailleurs gratuite pour tous ceux qui y vivent, quel que soit leur statut migratoire", avait déclaré un porte-parole du gouvernement.

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La barrière de la langue, un accès limité à Internet et les coûts potentiels de la vaccination sont aussi "des éléments à ne pas négliger pour les Etats", prévient Nicole Hoagland, membre du bureau australien de la Croix-Rouge. "Mais certains pays européens l’ont bien compris."

Pour contourner ces difficultés, en Allemagne, les autorités berlinoises ont par exemple vacciné les exilés directement dans les centres pour demandeurs d'asile. En Serbie, depuis le 26 mars, des campagnes de vaccination ont été lancées dans plusieurs camps de migrants, dont celui de Krnjaca près de Belgrade. Et en Slovaquie, après que certains migrants se sont vu refuser l'accès au vaccin en raison de leur assurance maladie, le gouvernement a proposé une nouvelle loi qui autorise l'accès aux vaccins pour tous, sans obligation de renseigner un numéro de sécurité sociale. Elle devrait être validée par le Parlement ces prochaines semaines.

 

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