Husna, debout au milieu, avec le groupe des Boxing Sisters du camp de Rwanga dans le Kurdistan irakien | Photo : privée
Husna, debout au milieu, avec le groupe des Boxing Sisters du camp de Rwanga dans le Kurdistan irakien | Photo : privée

En Irak, le gouvernement veut accélérer les retours des nombreux déplacés. Pour de nombreuses femmes de la minorité yézidie qui ont pu s’émanciper dans les camps, le retour à la vie d'avant semble impossible.

Avant que les hommes de l’organisation de l’Etat islamique ne la chassent, Husna vivait dans le village de Sinjar, dans le nord-ouest de l’Irak. 

Husna fait partie des 1,5 millions de personnes déplacées, forcées de fuir, en 2014, les jihadistes de l'organisation terroriste. Après sept années passées dans le camp de Rwanga près de la ville de Dahuk dans le nord-ouest de l’Irak, elle est rentrée chez elle.

Ces derniers mois, les autorités irakiennes ont accéléré les retours des populations yézidies déplacées, dont les maisons ont été détruites.

Un nouveau départ qui est aussi l’occasion de changer des choses. De retour à Sinjar, la jeune femme de 21 ans a décidé d’ouvrir une salle de fitness et d’y accrocher un sack de boxe pour donner des cours réservés aux femmes. Voilà qui était encore inimaginable à Sinjar il y a quelques années. 

"Un matin, nous avons tout laissé derrière nous"

"Tout ce dont je me rappelle est qu’un matin, nous avons dû tout laisser derrière nous. Nous sommes montés dans la voiture et partis dans les montagnes. L’Etat islamique s’était rapproché de Sinjar. Si nous étions restés, nous aurions été tués, comme les autres", raconte Husna. 

La communauté yézidie a été particulièrement prise pour cible par les djihadistes. Beaucoup ont assisté en toute impuissance aux meurtres ou aux kidnappings de leurs proches. 

Depuis 2014, les déplacés yézidis se retrouvent ainsi dans des camps situés dans le Kurdistan irakien. Ils vivent depuis des années hébergés dans des conteneurs. Chacun de ces sites, isolé et loin de tout, accueille des dizaines de milliers de personnes. 

Mais cela n’a pas démotivé de nombreuses femmes réfugiées à chercher à améliorer leurs vies. Le camp de Rwanga géré par le gouvernement régional kurde, regorge ainsi d’histoires de réussite de femmes qui se retrouvent aujourd’hui plus émancipées qu’avant la guerre.

Husna a par exemple appris à boxer pendant ces sept années passées dans le camp, soit la majeure partie de son adolescence.


Un cours de boxe dans le camp de Rwanga | Photo : privée
Un cours de boxe dans le camp de Rwanga | Photo : privée


Boxing Sisters 

En 2018, Husna s'est inscrite au projet Boxing Sisters, initié par l’ONG Lotus Flower dans le but d’améliorer la santé mentale et physique des femmes déplacées.

"Je suis allée à la première séance et je suis immédiatement tombée amoureuse de ce sport", raconte Husna, dont le talent a même été remarqué par Cathy Brown, une ancienne star de la boxe britannique venue un jour visiter le camp. 

Bien que désormais rentrée chez elle à Sinjar, Husna continue à se rendre dans des camps de déplacés avec l’aide de Lotus Flower pour initier d’autres femmes à la boxe.

Pour elle, la boxe a donné un nouveau but à sa vie. "Sans les cours de boxe, je n'aurai pas su quoi faire une fois rentrée à Sinjar. Il n'y a rien pour moi, pas d'emploi ou d'université que je puisse me payer", confie Husna.

Créations d’entreprises

Dans le camp de Rwanga, ouvert en 2015 et qui a accueilli plus de 15.000 personnes au plus fort de la crise, les cours de boxe ne sont pas le seul programme d’aide proposé aux femmes. 

Des ONG comme Lotus flowers proposent une palette d'activités éducatives, visant à instruire les femmes et à les aider à acquérir leur indépendance. "Tous ces programmes ont été couronnés de succès, car les femmes en ont reconnu la valeur et y ont participé avec enthousiasme", explique Vian Ahmad, la directrice régionale de Lotus flower. 

Et grâce aux formations professionnelles proposées dans les camps, des dizaines de femmes ont appris comment créer leur propre petite entreprise. Leyla, une Yézidie de 37 ans, a par exemple appris à coudre grâce aux cours de Lotus flower. Désormais, elle a ouvert sa propre petite boutique de couture après être retournée dans sa ville natale.


Lotus flowers propose aussi des cours de couture | Photo : privée
Lotus flowers propose aussi des cours de couture | Photo : privée


"C'est paradoxal, mais vivre dans un camp a offert à de nombreuses femmes des opportunités auxquelles elles n'auraient jamais eu accès dans leur village."

Même avant le siège de l’Etat islamique, les infrastructures irakiennes étaient déjà devenues obsolètes après des années de guerres et d'instabilité. 

Dans les zones rurales, la plupart des femmes n’ont pas eu la possibilité d'aller à l'école ou d'apprendre un métier pour s’émanciper de leur cercle familial. "Nos cours de littérature dans les camps ont toujours été surbookés", raconte Vian Ahmad. "Et aujourd’hui, plus d’une centaine de femmes ont appris à lire et à écrire".

L'une de celles qui n'ont jamais manqué un seul cours d'alphabétisation s'appelle Nine. Lotus Flower l’a aussi aidé à ouvrir une petite épicerie dans le camp d'Essyan, au nord d’Erbil. Grâce à ce revenu, Nine peut subvenir aux besoins de sa famille et s'occuper de son mari handicapé.

Education sexuelle

Les opportunités offertes par les ONG au Kurdistan irakien vont aussi au-delà de la formation professionnelle. Lotus flowers organise des workshops pour mieux connaître son corps ou encore sur les méthodes contraceptives. D'autres ateliers sont consacrés à l'égalité des sexes dans la garde et l’éducation des enfants. Les progrès réalisés vont "bien au-delà de ce que nous espérions", note Vian Ahmad.

C’est le cas concernant les violences domestiques, qui ont toujours constitué un tabou dans la communauté. Après trois ans de travail dans les camps, Vian Ahmad a été positivement surprise de voir que même des femmes plus âgées ont commencé à signaler des abus. "Lorsque les femmes ont trouvé une communauté de soutien en dehors de leur famille, leurs craintes ont commencé à disparaître. Cela n'existait pas dans leur vie auparavant."


Un atelier sur la contraception dans le camp de Rwanga | Photo : Privée
Un atelier sur la contraception dans le camp de Rwanga | Photo : Privée


Vian Ahmad ne sait pas à quel point ces évolutions vont s’inscrire dans le temps une fois les réfugiées de retour dans leur environnement d'origine. Elle a remarqué que beaucoup de femmes étaient même réticentes à l’idée de rentrer chez elles, de peur de devoir abandonner la liberté qu’elles ont pu découvrir dans les camps. 

C'était le cas pour Husna. "Je suis arrivée dans le camp avec une appréhension qui a duré plusieurs semaines. Je ne savais pas comment nous allions nous en sortir. Je détestais cet endroit et je voulais rentrer chez moi", raconte la jeune femme. "Mais ensuite, j’ai fini par ressentir la même chose au moment de devoir quitter mes amis du camp."

 

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