Hamado Dipama. Crédit : DR
Hamado Dipama. Crédit : DR

Après avoir fui la violence de la dictature au Burkina Faso il y a une vingtaine d’années, le militant Hamado Dipama s’est installé à Munich, où il continue à se battre pour plus de justice sociale.

Au Burkina Faso, Hamado Dipama a fait partie d'un mouvement étudiant opposé au régime de Blaise Compaoré, avant que l’ancien dictateur ne soit renversé au bout de 27 ans au pouvoir par un soulèvement populaire en 2015.

Parmi les résistants, beaucoup ont été assassinés, certains ont disparu et d'autres ont été exécutés en pleine rue, dans la tentative du gouvernement de réduire l'opposition au silence.

Hamado Dipama a été directement confronté à cette réalité le jour où il a retrouvé un opposant mort dans son appartement. "C’est là que ma fuite a débuté", explique-t-il. Pendant longtemps, il reste d’abord caché au Burkina Faso, avant de réussir à quitter le pays.

Cette fuite emmène Hamado au Mali, où il espère pouvoir s’installer. Mais il décide de pousser la route encore plus loin, hors des frontières de l’Afrique. Sans avoir de destination précise en tête, il se lance sur le chemin de l’Europe. Le Burkinabé part en Algérie et parvient à prendre un avion pour Paris. "Il y avait aussi l’option de prendre un bateau pour traverser la Méditerranée, mais je me suis dit que si je ne trouve pas d’autre moyen, je préfère encore rester et mourir ici."

Hamado atterrit à Paris, mais n’a pas l’ambition de rester en France. Il estime que l'ancienne puissance coloniale est trop étroitement liée et responsable de l'injustice et l'instabilité au Burkina Faso. "Chercher de l'aide là-bas me semblait tout simplement absurde".

À Paris, Hamado demande à un chauffeur de taxi comment faire pour quitter la France. Le chauffeur, surpris, le conduit à la Gare de l'Est. Deux heures plus tard, il monte dans un train en direction de Munich. "C'est comme ça que je me suis retrouvé ici", raconte-t-il.

Munich, sa deuxième maison

Hamado Dipama arrive à Munich en 2002. C’est un véritable choc culturel qui l’attend, et une procédure de demande d’asile particulièrement longue et compliquée. 

"Le terme 'étranger' n'existe pas dans ma langue maternelle, le Moré. Quand on voit quelqu'un sans défense, on est obligé d'aider cette personne et de s'en occuper, cela va de soi."

À Munich, un autre Africain lui indique un centre d’accueil pour demandeurs d’asile. "C'était le début de ma 'carrière d'asile' en Allemagne", se rappelle Hamado, en riant.

Il vit pendant six ans dans un centre d’accueil et en 2010, au bout de quasiment neuf ans, il finit par obtenir son statut de réfugié.

Aujourd'hui, le Burkinabé appelle Munich sa deuxième maison. "Se sentir chez soi n’est pas lié à un passeport ou un permis. Je décide moi-même où se trouve mon chez moi - dans ce cas de mon foyer d'adoption." Pour Hamado, le "chez soi" doit être un endroit qui offre une communauté, des objectifs pour la vie et des personnes avec lesquelles il peut collaborer sur différents projets.

Il est ainsi devenu très actif au sein du Conseil bavarois pour les réfugiés. Il est aussi membre du Conseil consultatif sur les migrations de la ville. 

Il y a aussi le racisme inconscient, c'est-à-dire des personnes qui ont certaines attitudes et pour lesquelles il n'est pas évident qu'il s'agisse réellement de racisme. C’est le produit de la socialisation et c'est profondément ancré dans les esprits.

Cela n’empêche pas Hamado de vivre des hauts et des bas. "D'un côté, je connais beaucoup de gens à Munich et je peux compter sur leur soutien. D'un autre côté, je ressens également une forte hostilité et du racisme. En tant que Noir, je n'ai pas les mêmes chances sur le marché du travail, le marché du logement ou même dans mon temps libre. Chaque jour, je dois trouver un équilibre."

Avoir une voix

En Allemagne, l’intégration des demandeurs d’asile sur le marché du travail allemand a été pendant longtemps sujette à un système appelé "Vorrangigkeistprüfung", donnant la priorité aux Allemands ou aux ressortissants de l’Union européenne devant les demandeurs d’asiles.

Ce système, réformé par le gouvernement ces dernières années et abandonné dans de nombreuses régions en 2016, constituait dans les faits une interdiction de travailler pour les demandeurs d’asile et les personnes expulsables mais temporairement tolérées sur le territoire allemand.

Hamado a ainsi du prendre son mal en patience avant de finalement obtenir son premier emploi en tant qu’aide-cuisinier en 2003. Reste qu’à cette époque, son permis de travail est uniquement lié à cet unique emploi, un principe qui créée une relation de dépendance vis-à-vis de l’employeur et rendant les réfugiés vulnérables et exploitables.

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"Il y a tellement de questions ouvertes concernant le traitement des demandeurs d’asile", dénonce Hamado. "Les conditions de vie difficiles dans les centres et le fait que les gens n’ont pas la possibilité de travailler et sont coincés dans un cycle où ils ne font rien est très frustrant. Dans le même temps, des gens fuient la violence et meurent en Méditerranée. Pourquoi devons-nous vivre comme ça ?" Ce constat a donné lieu à un mouvement issu de la diaspora africaine, qui vise à aider les autres à se sortir de ces situations difficiles.

Combattre le racisme

En tant que militant anti-discrimination, Hamado Dipama se dit inquiet de la montée du racisme en Allemagne. "Le racisme prend différentes formes et se retrouve dans toutes les strates de la société", estime-t-il. Régulièrement, il se retrouve lui-même victime ou témoin du racisme ordinaire, que ce soit dans la rue ou dans les transports en commun. Ce racisme est aussi devenu très structurel lorsque des étrangers se voient refuser l’accès à certains services, comme par exemple dans la recherche d’un logement.


Une manifestation anti-racisme à Berlin. Crédit : Reuters
Une manifestation anti-racisme à Berlin. Crédit : Reuters


"Et puis, il y a aussi le racisme inconscient, c'est-à-dire des personnes qui ont certaines attitudes et pour lesquelles il n'est pas évident qu'il s'agisse réellement de racisme. C’est le produit de la socialisation et c'est profondément ancré dans les esprits", explique Hamado.

"En tant que noir, vous devez toujours prouver que vous faites partie de la société. Un exemple de racisme institutionnel est notamment que nous sommes contrôlés dans la rue et dans le train. Ce profilage racial en est un élément clé."

Aussi, au bout de quasiment 10 ans de vie en Allemagne, le Burkinabé et ses amis continuent à se voir refuser l’entrée dans de nombreux lieux nocturnes de Munich. 

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Cette discrimination avait même poussé Hamado Dipama à mener une expérience. Deux groupes de personnes - l’un à la peau foncée, l’autre à la peau claire - ont tenté d’entrer au même moment dans 25 clubs de la capitale bavaroise. Si le groupe à la peau claire n’a eu aucun problème, dans pas moins de 20 clubs, les videurs n’ont pas laissé entrer le groupe à la peau foncée.

L’expérience menée en 2013 avait conduit Hamado Dipama a intenter une action en justice contre les boîtes de nuit pour discrimination. Bien que le tribunal a fini par rejeter la plainte, l'affaire avait fait beaucoup de bruit et jeté une lumière crue sur les politiques racistes pratiquées par de nombreux clubs de Munich.

"Je n'accepte pas le racisme. Je n'accepte pas la discrimination. Je me défends contre le racisme et la discrimination. Je conseille aussi aux autres de se défendre contre toute forme de discrimination. Car si vous l'acceptez, vous en faites partie. Etre contre le racisme ne suffit pas, vous devez critiquer le racisme et reconnaître vos propres privilèges."

 

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