Dans le jardin de la Women's House, maison-refuge où des jeunes mineures non-accompagnées sont logées et suivies jusqu'à leur majorité. Crédit : équipe Women's House
Dans le jardin de la Women's House, maison-refuge où des jeunes mineures non-accompagnées sont logées et suivies jusqu'à leur majorité. Crédit : équipe Women's House

En banlieue parisienne, la Women's House héberge depuis avril des jeunes mineures isolées, en recours pour faire reconnaître leur minorité. L'équipe leur propose un accompagnement centré sur l'autonomie. Elle ne les lâchera pas jusqu'à leurs 18 ans.

En un instant, l'odeur du piment attrape la gorge, envahit l'air chaud de la cuisine. Yasmine* et une amie de passage préparent le repas du soir, pour tout le monde. "On sera neuf personnes" compte-t-elle, "il faut que ce soit prêt pour 21 heures !" La jeune femme de 17 ans, Ivoirienne, s'est installée ici dès l'ouverture de la Women's House, en avril : "J'étais la première arrivée le jour du déménagement" assure-t-elle en riant. Cette maison, louée en banlieue parisienne par Utopia 56, héberge des jeunes mineures non-accompagnées. Huit filles de 15 à 17 ans, également originaires d'Afrique, y sont logées - deux nouvelles sont arrivées cette semaine -, pour une capacité de dix places environ.

Toutes participent au système d'auto-gestion de la maison et se répartissent les tâches ménagères (lessive cuisine...). Le long des couloirs, qui sentent encore la peinture neuve, des plannings hebdomadaires sont affichés. "Comme ça, chacune sait exactement ce qu'elle doit faire" se satisfait Yasmine. Et pour cause : l'autonomie est au cœur de l'accompagnement proposé par les trois coordinatrices de la maison, assistées de deux services civiques, et de deux stagiaires. Des bénévoles viennent aussi prêter main-forte : la nuit, une présence est toujours assurée.

"On ne fait jamais rien à leur place"

"C'est chez elles, on part du principe qu'on leur fait confiance" insiste Kim, l'une des coordinatrices, qui vient d'achever sa formation de monitrice-éducatrice. "On ne fait jamais rien à leur place : l'autonomie, c'est le plus important ici". Cela vaut pour l'entretien de la maison, mais aussi pour le suivi administratif.

Les jeunes sont présentes aux côtés des professionnelles dès qu'il s'agit de faire avancer leur dossier. "Elles vont avoir tellement de démarches à faire dans leur vie : si elles ne s'y mettent pas maintenant, elles ne s'en sortiront pas. Elles en sont très conscientes" soutient Kim. À leur majorité, ces jeunes femmes rejoindront des dispositifs de droit commun. "Ce seront des endroits où elles vont être seules dans une chambre. Dans les foyers jeunes majeurs, les éducateurs ne seront pas toujours disponibles pour les aider. On les implique au maximum dans leurs démarches, pour qu'elles sachent les gérer plus tard", déroule la coordinatrice.


Le salon de la Women's House, entretenu comme les autres pièces de la maison par toutes les jeunes hébergées. Crédit : InfoMigrants
Le salon de la Women's House, entretenu comme les autres pièces de la maison par toutes les jeunes hébergées. Crédit : InfoMigrants


"J'ai hâte d'avoir 18 ans, de vivre en étant autonome" glisse Yasmine, désormais assise à la table du jardin. Le chat de la maison vadrouille le long des murs, tandis que de la musique s'échappe des fenêtre ouvertes de la cuisine. La jeune femme confirme mieux se repérer dans les dédales de l'administration, aux côtés des coordinatrices.

L'équipe scolarise les jeunes femmes qu'elle accompagne avec l'association Droit à l'école. "Elles sont toutes scolarisées, depuis ce matin !" se réjouit Chloé, en service civique. "J'ai des cours de maths, français, biologie, anglais... Du lundi au samedi, sauf le jeudi. Ça me remet à niveau, vu que j'ai arrêté l'école très jeune" explique Yasmine. Deux jeunes femmes rentrent en formation professionnelle en septembre. Une autre a obtenu un contrat d'apprentissage dans l'aide à domicile.

Pour l'équipe, entrer dans un cursus de formation reste indispensable pour avoir une situation un minimum stable et autonome à la majorité. Les études n'empêchent cependant pas les loisirs. Pour Yasmine, c'est le football : la jeune femme évolue dans un club parisien, et joue en parallèle avec les Dégommeuses, une association féministe et LGBT+ qui propose du sport inclusif. L'équipe organise aussi des activités et des sorties, dont une semaine de vacances en Ardèche cet été.


Parmi les activités proposées aux jeunes hébergées, des sorties à Paris. Crédit : équipe Women's House
Parmi les activités proposées aux jeunes hébergées, des sorties à Paris. Crédit : équipe Women's House


Un accompagnement jusqu'à la majorité, basé sur l'âge déclaré

Toutes ces jeunes hébergées à la Women's House sont en recours. Autrement dit, elles ont saisi le juge des enfants pour faire reconnaître leur minorité, après un refus essuyé en première instance. "Les problématiques de MNA sont invisibilisées, et particulièrement ceux qui sont en recours", juge Kim. "D'un côté on leur dit : vous n'êtes pas mineurs. De l'autre, ils ne peuvent pas non plus prétendre aux hébergements de droit commun réservés aux majeurs".

Lorsque ces jeunes lancent un recours, l'État leur doit une mise à l'abri. Pourtant, c'est loin d'être toujours le cas. Utopia 56, comme d'autres associations et collectifs citoyens, vient pallier cette absence. "Cela concerne près de 400 jeunes MNA rien que sur Paris", note Kim. "Notre hébergement est une alternative à la rue".

A Paris, dès la sortie du DEMIE, le dispositif d'évaluation de la minorité géré par la Croix-Rouge, des associations orientent les jeunes pour trouver une mise à l'abri et une aide au recours, notamment vers le centre de Médecins Sans Frontières (MSF) à Pantin.

>> À (re)lire : Paris : ouverture du premier centre d'hébergement d'urgence pour jeunes migrants isolés

C'est dans ce centre que la Women's House a trouvé la plupart des jeunes filles à accueillir. MSF est partenaire d'Utopia 56 sur ce projet. L'ONG finance la Women's House et s'occupe du suivi juridique, médical et psychologique des jeunes femmes. L'équipe de la maison vient également de signer une convention avec l'ADSF (Agir pour la santé des femmes).

Deux jeunes passées par la maison ont été reconnues mineures par le juge des enfants - elles ont alors été prises en charge par l'Aide sociale à l'enfance (ASE). Une autre, en revanche, a essuyé un rejet. Mais pour l'équipe, même si un recours n'aboutit pas, hors de question de mettre fin au suivi avant 18 ans. "Remettre à la rue sans solution stable ? Impossible. On les accompagne jusqu'à leur majorité, en nous basant sur l'âge qu'elles nous déclarent" affirme Kim.

>> À (re)lire : "Quand les mineurs isolés ont 18 ans, il faut qu'ils fassent leurs valises et trouvent un logement par leurs propres moyens"

Au fil d'un parcours d'exil marqué par des ruptures, "les MNA ont l'habitude d'avoir une multitude d'acteurs autour d'eux. Avec les filles, le lien de confiance met plus de temps à se créer... Une fois créé, il est beaucoup plus fort, et elles ont besoin de la promesse que l'on restera auprès d'elles" déroule Kim.

"Au vu de leur passé, elles doivent se sentir dans un lieu sûr"

Si les filles représentent une portion minoritaire des MNA arrivant sur le territoire, elles sont considérées comme plus vulnérables, et sont donc plus souvent mises à l'abri. "Mais si on a un hébergement comme ça, c'est qu'il reste des besoins" pointe Kim. Utopia 56 dispose de quatre autres maisons destinées aux mineurs isolés, dont trois en Ile-de-France et une à Tours. La Women's House est la seule à n'accueillir que des filles. C'est ce qui rend le lieu unique : dans leur parcours d'hébergement, de même qu'à l'ASE si elles ont la chance d'être prise en charge, ces jeunes femmes ne rencontrent pas de structure en non-mixité.


La maison est non-mixte afin de garantir aux jeunes femmes exilées un cadre où elles se sentent en sécurité. Crédit : équipe Women's House
La maison est non-mixte afin de garantir aux jeunes femmes exilées un cadre où elles se sentent en sécurité. Crédit : équipe Women's House


Cette non-mixité est également respectée dans l'équipe encadrante. "On sait ce qu'il se passe sur le trajet migratoire... La vulnérabilité des jeunes femmes mineures aux violences est encore plus grande. Au vu de leur passé, elles doivent se sentir dans un lieu sûr", tranche Kim. Là encore, il est question d'autonomie. "Elles peuvent sortir de la salle de bains toutes nues, se sentir chez elles... Et comprendre que l'on peut se protéger sans avoir besoin de figure masculine" souligne la coordinatrice. Certaines jeunes expriment sans détours ce besoin : "L'une d'elles nous montre qu'elle ne pourrait absolument pas être en contact avec un homme" complète Chloé.

L'intimité des jeunes femmes est ainsi respectée. Les chambres, grandes, accueillent généralement deux lits. Des crèmes pour le visage et d'autres effets personnels y sont regroupés, bien rangés, autour de chaque lit. "J'ai mon petit placard, mon petit espace à moi" glisse Yasmine.

Quand les limites de l'accompagnement sont atteintes, l'équipe passe le relais. Les coordinatrices tentent de trouver une place en centre maternel pour une jeune femme en grossesse avancée. Pas évident : les centres maternels sont pour les majeures. Pour qu'une mineure y entre, celle-ci doit être pris en charge par l'ASE. "On va devoir jouer sur le fait qu'elle est mineure, mais qu'elle n'est pas reconnue comme telle, donc qu'elle peut rentrer dans une structure pour majeure..." soupire Kim. Un imbroglio révélateur de l'entre-deux dans lequel restent coincées ces jeunes femmes. Ni tout à fait dans une case, ni tout à fait dans l'autre, "elles sont dans le néant", conclut Chloé.

 

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