Des migrants à Khoms, en Libye, le 30 mai 2020 (image d'illustration). Crédit : Reuters
Des migrants à Khoms, en Libye, le 30 mai 2020 (image d'illustration). Crédit : Reuters

Depuis le cessez-le-feu en Libye, signé en octobre 2020, les conditions de vie des migrants, déjà désastreuses, se sont encore aggravées partout dans le pays. Ils font aujourd'hui face à une recrudescence des violences et des enlèvements par des trafiquants. Ces derniers, en perdant leurs revenus liés à la guerre, se sont rabattus sur les migrants pour les extorquer et ainsi trouver une nouvelle manne financière.

Les migrants vivant en Libye décrivent tous leur passage dans ce pays, en guerre depuis 10 ans, comme un "enfer sur terre". Maintes fois documentées par la presse, les ONG et les organisations internationales, leurs conditions de vie y sont désastreuses. Esclavage, violences physiques et sexuelles, exploitation, torture… rythment leur quotidien.

Mais depuis la signature d'un cessez-le-feu en octobre 2020 entre le gouvernement d'entente nationale (GNA), reconnu par la communauté internationale, et les autorités de l'Est alliées du maréchal Khalifa Haftar, la situation empire chaque jour un peu plus.

Les migrants font face à une recrudescence des violences, des arrestations et des rapts par les milices. "C'est encore pire qu'avant", souffle Salif*, un Guinéen de 19 ans, qui vit en Libye depuis quatre ans. "Avant la guerre, il y avait moins d'agressions et d'arrestations dans la rue. Là, ça n'arrête pas".

"Tirer sur des migrants est devenu banal"

Plusieurs personnes ont raconté à InfoMigrants s’être fait tirer dessus en pleine rue, "sans raison". "Un de mes amis discutait avec un Malien à Tripoli et il a reçu une balle au niveau de ses pieds", explique Amadou*, un Sénégalais vivant dans la capitale. D'autres témoignages font état des mêmes sévices à Zaouia et Zouara, dans l'ouest de la Libye.

Cette multiplication des exactions s'explique par la fin des combats en Libye. "Les groupes armés ne combattent plus et n'ont plus de revenus liés à la guerre. Ils se tournent donc vers les migrants" pour leur extorquer de l'argent, analyse Liam Kelly, du Danish Refugee Council.

"Tirer sur des migrants est devenu banal", déplore Salif. "Les Libyens nous tirent dessus devant tout le monde et ils ne sont jamais inquiétés", poursuit le Guinéen.

La chasse aux migrants

Les exilés ne sortent plus le soir, de peur de tomber sur des miliciens positionnés devant les commerces, armes à la main, à bord de leur véhicule.

Les arrestations arbitraires ont aussi considérablement augmenté. Ibrahima*, un autre Guinéen de 17 ans, rapporte que deux de ses amis ont été enlevés dans la rue il y a quelques semaines. Les deux jeunes ont été frappés et envoyés dans le désert par des hommes se présentant comme des policiers. Ils ont réussi à regagner Zouara par leurs propres moyens. D'autres disparaissent. Amadou a perdu la trace de son petit frère, parti dans la soirée chercher à manger à Tripoli début juin.

>> À (re)lire : En Libye, la municipalité de Zouara chasse les migrants de la ville

Des sources humanitaires ont signalé à InfoMigrants de multiples incidents survenus mi-juin au cours desquels des étrangers ont été agressés par la population locale de Zouara. Plusieurs d'entre eux ont été hospitalisés suite à ces violences.

À Zaouia aussi la chasse aux migrants fait rage. Selon Salif, plusieurs personnes sans-papiers ont été interpellées ces dernières semaines dans la rue par la police et envoyées en prison. Pour en sortir, les autorités leur ont réclamé la somme de 2 500 dinars (environ 750 euros).

Des départs en mer de plus en plus nombreux

Pour amasser plus d'argent, les trafiquants intensifient le rythme des départs de migrants en mer. 

L'Organisation internationale des migrations (OIM) constate qu'il est aujourd'hui plus facile de quitter la Libye à bord d'embarcations de fortune. "Les trafiquants sont mieux organisés et les contrôles sur les plages sont moins intenses", estime Flavio Di Giacomo, porte-parole de l'agence onusienne. 

Les passeurs n'hésitent pas à faire partir des bateaux de plus en plus grands, avec un nombre de passagers plus important. La semaine dernière, l'Ocean Viking a secouru au large de la Libye un canot avec 369 personnes à son bord. Cette semaine, les garde-côtes italiens ont porté assistance, au large de Lampedusa, à 470 migrants entassés dans une seule embarcation.

"On n'avait pas vu un tel phénomène depuis au moins quatre ans", note Flavio Di Giacomo.

Augmentation des interceptions en mer

De leur côté, les garde-côtes libyens - dont l'Italie a de nouveau renforcé l'équipement ces derniers mois -, interceptent plus de migrants en mer. 

Depuis le début de l'année, environ 15 700 migrants ont été interceptés en Méditerranée par les garde-côtes libyens, contre près de 12 000 pour l'ensemble de l'année 2020, d'après les chiffres de l'OIM.

Les migrants sont ensuite renvoyés en Libye et transférés en centre de détention, où "les abus et les exploitations sont terribles", a rappelé en début de semaine Filippo Grandi, Haut-commissaire des Nations unies pour les réfugiés (HCR), interrogé par RFI.

>> À (re)lire : Prisons libyennes : "Si vous y restez trop longtemps, les Libyens vous revendent et on ne sait pas ce que vous devenez"

Cette accélération des interceptions a entraîné une surpopulation dans les prisons libyennes. "On avait fait des progrès jusqu'à l'année passée, beaucoup de centres de détention officiels avaient été vidés (...) Malheureusement dans les derniers 2-3 mois, on observe une tendance contraire avec une augmentation de la population dans les centres de détention", a précisé Filippo Grandi.

Alors qu'ils étaient environ 2 000 dans les prisons officielles en début d'année, ils sont aujourd'hui plus de 6 000.

Des garde-côtes liés aux trafiquants

Pour être libérés, les migrants doivent s'acquitter d'une rançon qui s'élève à plusieurs centaines d'euros. Pour beaucoup d'observateurs, les garde-côtes sont liés aux groupes armés et aux passeurs.

Salif a fait le même constat. "Lorsqu'on est interceptés en mer, il arrive souvent qu'on retrouve à bord du navire des garde-côtes libyens, et un ou deux 'Arabes' qui nous avaient lancés sur la plage. Cela m'est arrivé deux fois. Si on leur dit qu'on les reconnait, ils nous frappent", expliquait-il à InfoMigrants en mai. "Les garde-côtes libyens sont complices des trafiquants, certains travaillent directement avec eux. Ils savent qu'en nous interceptant en mer, ils vont encore récupérer de l'argent via les prisons."

Le seul espoir des migrants réside dans un hypothétique sauvetage en mer Méditerranée par un navire humanitaire. Mais ces derniers se font de plus en plus rares, beaucoup étant immobilisés par les autorités italiennes pour des "irrégularités".

*Les prénoms ont été modifiés.

 

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