À Nijar, dans la province d'Almeria, des migrants reçoivent de la nourriture et des soins médicaux par l'ONG Medicos del Mundo. Crédit : Reuters
À Nijar, dans la province d'Almeria, des migrants reçoivent de la nourriture et des soins médicaux par l'ONG Medicos del Mundo. Crédit : Reuters

En six mois, près de 4 200 migrants ont débarqué en Andalousie depuis les côtes algériennes. Des chiffres en forte hausse, qui s'expliquent par l'absence d'opportunités en Algérie.

"Annoncer aux familles que le cadavre de leur proche disparu a été retrouvé" est ce qu’il y a de pire pour Marie-Ange Colsa, directrice du Centre international pour l’identification des migrants disparus (CIPIMD), basé à Malaga, dans le sud de l'Espagne. Cette année, "j’ai malheureusement été régulièrement confrontée à cette épreuve", déplore-t-elle.

Si les annonces concernent en majorité les corps des migrants morts sur la route des Canaries, Marie-Ange Colsa fait un autre constat : les 200 à 300 kilomètres qui séparent les côtes algériennes de l’Andalousie sont, elles aussi, de plus en plus meurtrières pour les candidats au départ.


Les arrivées de migrants - celles de Ceuta ne sont pas prises en compte depuis le 17 mai - en Espagne depuis le 1er janvier 2021. Crédit : HCR
Les arrivées de migrants - celles de Ceuta ne sont pas prises en compte depuis le 17 mai - en Espagne depuis le 1er janvier 2021. Crédit : HCR


Entre janvier et avril 2021, 61 migrants, partis depuis la ville de Mostaganem, ont péri en mer. Au cours de la même période, 34 personnes, qui avaient pris un bateau depuis Oran, sont également décédées, ainsi que 28 autres partis d'Alger.

Plus de 4 200 migrants arrivés cette année en Andalousie

À Almeria, la ville espagnole qui concentre la quasi-totalité des arrivées, la Guardia civil est débordée. Lors des deux premières semaines du mois de mai, le port a accueilli 57 embarcations, chargées de 750 migrants. Et entre le 31 juin et le 3 juillet, 489 "harragas" (nom donné aux Algériens désireux de rejoindre l'Europe) ont débarqué sur sa côte, à bord de 35 bateaux, selon les calculs du CIPIMD. D'après le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), entre le 1er janvier et le 14 juillet 2021, plus de 4 300 migrants sont arrivés en Andalousie.

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"Une situation inédite", pour Marie-Ange Colsa. "Même s’il y a déjà eu beaucoup d’arrivées l’année dernière, elles sont en très forte augmentation ces derniers mois, tout comme les naufrages", signale-t-elle. Si la météo clémente a certainement convaincu certains exilés, les raisons qui expliquent la recrudescence des départs depuis l’Algérie sont plus profondes. Car pour effectuer la traversée, il leur faudra tout de même débourser "entre 3 000 et 6 000 euros", affirme le journal El Watan. Et pour certaines familles, risquer la vie de leurs bébés et de leurs enfants, de plus en plus nombreux dans les bateaux.

Pas d’opportunités professionnelles

D’après les témoignages des migrants recueillis par le CIPIMD, beaucoup citent l’absence d’opportunités professionnelles. "La majorité des migrants ont entre 18 et 30 ans, et pour eux, construire leur vie en Algérie est impossible, raconte la directrice de l’association. Lorsqu’ils voient, sur les réseaux sociaux notamment, que certains ont réussi en Europe, ils n’hésitent plus à prendre le large".

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Depuis 2014 et la chute des cours du pétrole, l’Algérie, dont l’économie est dépendante des hydrocarbures, peine à sortir de la crise. Conséquence, pour les jeunes Algériens - qui représentent 95% des migrants de la route Algérie/Andalousie d’après l’ONG Heroes del Mar - les débouchés sont rares, même pour les diplômés.

En 2019, le chômage des jeunes (16-24 ans) s’élevait à 26,9%, d’après l’Organisation mondiale du Travail (OIT). Les 100 000 emplois créés cette année dans le cadre du dispositif d'aide à l'insertion professionnelle restent insuffisant pour absorber la masse de jeunes Algériens en âge de travailler.

La promesse déçue d'une "Algérie nouvelle"

La crise politique que traverse le pays depuis deux ans et demi ajoute à la morosité ambiante. Car malgré le départ du président Abdelaziz Bouteflika, poussé par les manifestants du Hirak en avril 2019, aucune réforme d’envergure n’a été menée dans le pays. Ses successeurs, issus de l’ancien système, n’ont pas su répondre aux attentes des manifestants, qui portent pourtant leurs revendications dans les rues du pays presque chaque vendredi depuis février 2019.

Pour les jeunes, la désillusion est grande. La preuve avec l'abstention record enregistrée lors des dernières élections législatives organisées le 12 juin : le taux de participation n'a pas dépassé 23,03 %. Un chiffre identique à celui relevé en novembre 2020, lors du référendum sur la nouvelle Constitution.

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"Le président Abdelmadjid Tebboune a promis une 'Algérie nouvelle'. Sa manière de gouverner ne porte cependant guère d’innovation, en termes de méthode et de mécanismes, regrette le politologue Abed Charef sur son blog. Sur beaucoup de volets, elle reconduit les anciennes pratiques administratives qui ont fait la lourdeur du système politique algérien". Et qui alimentent les rêves de départ de milliers d'Algériens.

 

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