La Syrienne Hasni Elyasi (en rouge) ne savait pas qu'elle avait le droit de se faire vacciner en Turquie. Crédit : Çiçek Tahaoğlu
La Syrienne Hasni Elyasi (en rouge) ne savait pas qu'elle avait le droit de se faire vacciner en Turquie. Crédit : Çiçek Tahaoğlu

La campagne de vaccination bat son plein en Turquie, mais pour les réfugiés et les migrants, la barrière de la langue et la méfiance compliquent l’accès au vaccin.

En Turquie, près de 20% des quelque 84 millions d’habitants sont actuellement entièrement vaccinés et ils sont près de 38 millions à avoir reçu une première dose de vaccin, selon les derniers chiffres officiels publiés le 11 juillet. 

En théorie, les migrants et les plus de trois millions de réfugiés vivant en Turquie sont censés avoir droit aux mêmes services de santé que tous les autres citoyens. Mais dans la pratique, les inégalités sont flagrantes.

C’est ce que raconte S.G.*, elle-même réfugiée en Turquie, où elle gagne sa vie en tant qu'interprète, principalement pour les tribunaux et les hôpitaux. Originaire d’Iran, S.G. est arrivée dans le pays il y a sept ans. 

"Certains n'ont pas de téléphone, pas d'accès à Internet ou ne savent même pas lire ou écrire", explique-t-elle. "Le programme de prise de rendez-vous est dans une langue (le turc) que beaucoup ne parlent pas. À l'hôpital, le formulaire n'est fourni qu'en turc. Par ailleurs, de nombreuses personnes hésitent à se rendre à l'hôpital en raison de problèmes juridiques ou d'expériences de discrimination vécues par le passé." 

"Les personnes souffrant de maladies chroniques et les réfugiés de plus de 65 ans souhaitent pourtant se faire vacciner. En revanche, parmi les migrants plus jeunes, il y a souvent davantage d’incertitudes, pour toute une série de raisons. Certains ne veulent pas se faire vacciner avant d'être dans le pays qu’ils cherchent à atteindre", continue S.G..


Le journaliste syrien Fars Khatab critique la campagne de vaccination qui se déroule uniquement en langue turque. Crédit : Çiçek Tahaoğlu
Le journaliste syrien Fars Khatab critique la campagne de vaccination qui se déroule uniquement en langue turque. Crédit : Çiçek Tahaoğlu


Le journaliste syrien Fars Khatab, qui vit en Turquie depuis trois ans, estime également que le système de prise de rendez-vous pose problème. Aucun formulaire n’est en langue arabe "alors même que nous avons en Turquie des chaînes de télévision syriennes qui diffusent des programmes dans notre langue", rappelle-t-il pour souligner l’absurdité de la situation. 

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Dans d’autres cas, c’est le manque d’informations et l’ignorance qui compliquent l’accès à la vaccination. La Syrienne Hasni Elyasi est arrivée en Turquie il y a neuf ans, alors qu'elle n'avait que 11 ans. Aujourd'hui, elle vit dans des conditions misérables en partageant un logement avec 13 autres personnes à Balat, une banlieue d'Istanbul. Ce n'est qu'en livrant son témoignage à InfoMigrants qu'elle a appris qu'elle avait le droit de se faire vacciner.

Sa mère, Sabha, a 43 ans et pourrait désormais se faire vacciner selon la priorisation des groupes d’âge. Mais pour le moment, elle n’en voit pas l’utilité. "Ils m'ont fait passer des tests qui ont montré que je n'étais pas malade. Je n'ai donc pas besoin d'être vaccinée", estime-t-elle. 


La Syrienne Hasni Elyasi (à droite en rouge) et sa famille. Crédit : Çiçek Tahaoğlu
La Syrienne Hasni Elyasi (à droite en rouge) et sa famille. Crédit : Çiçek Tahaoğlu


L'experte en santé Yeşim Yasin note que les incertitudes et la méfiance vis-à-vis de la vaccination est particulièrement forte chez les migrants et les réfugiés, même si elle rappelle que les doutes touchent l’ensemble de la population en Turquie.

Yeşim Yasin estime que le "refus de se faire vacciner" figure parmi les 10 problèmes de santé les plus difficiles à résoudre pour l'Organisation mondiale de la santé (OMS).

"Le problème est le manque d’éducation. Par ailleurs, les vaccinations ne sont effectuées que dans les hôpitaux et il n’y a pas de système de réservation en arabe." Elle recommande ainsi que les vaccinations soient effectuées par les centres de santé pour migrants, qui offrent des services en plusieurs langues, dont l'arabe.


Selon l’experte en santé Yeşim Yasin, la méfiance face aux vaccins est très répandue parmi les migrants et les réfugiés en Turquie. Crédit : Çiçek Tahaoğlu
Selon l’experte en santé Yeşim Yasin, la méfiance face aux vaccins est très répandue parmi les migrants et les réfugiés en Turquie. Crédit : Çiçek Tahaoğlu


"Depuis le début de la pandémie, des institutions publiques ainsi que des ONG distribuent des dépliants et diffusent des vidéos explicatives dans différentes langues sur les réseaux sociaux", signale Yeşim Yasin. "Mais tout le monde n'a pas accès à Internet. De manière générale, les migrants et les réfugiés sont défavorisés en matière de services de santé. Pour eux, il faudrait un effort particulier afin de les inclure dans la campagne de vaccination."

Le cas des migrants clandestins

L’accès à la vaccination est encore plus limité pour les migrants sans-papiers, bien que la présidence turque a déclaré au printemps 2020 que toute personne se trouvant en Turquie devrait avoir accès à la vaccination. 

Dans la pratique, les migrants qui se trouvent "illégalement" en Turquie n'ont pratiquement aucune chance de se faire vacciner, notamment parce que la peur des autorités est trop grande.

Yeşim Yasin rappelle que dans les hôpitaux, le personnel médical est tenu de signaler les migrants sans-papiers. "Malgré la décision de la présidence [selon laquelle chacun devrait avoir accès au vaccin, ndlr], cette obligation de signalement n'a pas été levée. Je ne pense pas que les migrants non déclarés pourront profiter de la vaccination, car ils ont peur."


Les réfugiés syriens ont officiellement accès aux vaccins contre le Covid-19, mais il leur est impossible de prendre un rendez-vous en langue arabe. Crédit : Çiçek Tahaoğlu
Les réfugiés syriens ont officiellement accès aux vaccins contre le Covid-19, mais il leur est impossible de prendre un rendez-vous en langue arabe. Crédit : Çiçek Tahaoğlu


Une facture de plus de 3000 euros 

La traductrice syrienne S.G. raconte par ailleurs que de nombreux réfugiés malades du Covid-19 et admis à l’hôpital ont reçu d’importantes factures qu'ils sont souvent incapables de payer. "Cela nous est arrivé à plusieurs reprises. Ils ont forcé quelqu'un que je connais à signer un contrat de prêt. Cette personne doit aujourd’hui rembourser une facture de 33 000 livres turques (plus de 3 000 euros) à l'hôpital."

Enfin, selon S.G., de nombreux migrants peinent se procurer un code appelé "code HES". Celui-ci permet aux autorités turques de tracer les cas contacts et peut être exigé dans certaines situations, comme dans les transports en commun.

"Les personnes non déclarées mais aussi les réfugiés ont souvent du mal à obtenir un code HES. On a même vu des personnes vendre ce code à des réfugiés pour 10 lires (environ un euro), ce qui est tout à fait illégal", explique S.G..

Face à ces critiques, le ministère de la Santé turc ne transmet quasiment aucune donnée au public ou aux ONG, rendant impossible de dresser un tableau chiffré de la réalité des inégalités d’accès à la vaccination.

*S.G. a préféré garder l’anonymat pour des raisons de sécurité.

 

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