Après deux ans sur la route, Mariam a demandé l'asile en Roumanie. Cette jeune Afghane souhaite rester vivre dans le pays avec ses deux filles. Crédit : InfoMigrants
Après deux ans sur la route, Mariam a demandé l'asile en Roumanie. Cette jeune Afghane souhaite rester vivre dans le pays avec ses deux filles. Crédit : InfoMigrants

Sur la route des Balkans, de plus en plus de migrants posent leurs bagages en Roumanie. Epuisés par leur parcours d'exil, ils ont fait le choix de renoncer à l'Europe de l'ouest, et ont déposé une demande d'asile à Bucarest. Reportage.

Dans le centre-ville de Bucarest, la pièce à vivre du centre d’hébergement de l’association Aid Rom (Association œcuménique des églises de Roumanie), a été décorée de ballons multicolores et sent bon le popcorn chaud. Dans ce quartier résidentiel de Bucarest, Aid Rom héberge des demandeurs d’asile considérés comme vulnérables. Trois familles, deux afghanes et une palestinienne, y vivent.

Ce mercredi de la mi-juillet, une petite Afghane déguisée en princesse fête ses cinq ans.

Pour Mariam*, qui vit dans le centre avec ses deux filles, cet anniversaire a un délicieux goût de normalité. Pour la première fois depuis des mois, cette mère célibataire afghane, qui porte un large t-shirt rose à cœurs blancs, s’autorise un peu de joie.

30% des demandes acceptées

Depuis son entretien, passé le 15 juin avec les services roumains de l’asile, Mariam attend la réponse à sa demande. La jeune femme se dit confiante.

Pourtant, le taux d’acceptation des demandes est de 30 % dans le pays. Un chiffre "comparable à la moyenne des pays européen", selon Eleodor Pirvu, à la tête de la Direction de l’asile et de l’intégration, interrogé par InfoMigrants, mais qui laisse beaucoup de demandeurs d’asile sur le carreau. Notamment des Afghans.

Irene Teodor, coordinatrice de projet pour l’association JRS Roumanie (Jesuit refugee service), estime que le gouvernement roumain protège trop peu cette population qui fuit la violence. Selon elle, "[en leur accordant peu de protections], les autorités font en sorte de ne pas encourager les personnes à déposer une demande d’asile".

En Roumanie les demandeurs d’asile dont le dossier a été rejeté ont la possibilité de faire appel, successivement, devant deux cours de justice distinctes. Les deux doivent rendre un avis favorable pour que la personne obtienne le statut de réfugié. Si le dossier est examiné en procédure accélérée - procédure qui concerne des ressortissants considérés par Bucarest comme des migrants économiques -, seul un appel est possible.

"Arrêter de bouger"

Pendant longtemps, Mariam s’était fixée comme objectif de rejoindre sa famille installée dans un pays d’Europe de l’ouest qu’elle ne souhaite pas nommer pour des raisons de sécurité. Mais, après presque deux mois passés en Roumanie, elle commence à envisager son avenir dans ce pays, dont un quart de la population âgée de 25 à 40 ans a émigré depuis son adhésion à l’Union européenne en 2007. "La vie est moins chère et [m’installer ici] voudrait aussi dire que j’arrête de bouger", explique la jeune femme.

Mariam a quitté l’Afghanistan en 2019 pour fuir son ex-mari violent qui voulait marier ses filles de 13 et 10 ans. Elle a dû laisser derrière elle un fils et fuir en Iran, puis en Turquie avant d'arriver en Grèce.

La jeune femme interrompt son récit pour essuyer ses larmes après avoir raconté son passage dans le camp de Moria, sur l’île de Lesbos, détruit en septembre 2020 par un incendie. "Le soir il y avait beaucoup de violences dans le camp. J’attachais mes filles à moi avec des cordes pour qu’elles ne se fassent pas enlever", résume-t-elle pudiquement.

Après deux mois passés dans le camp, elle parvient, grâce au soutien financier de sa famille, à se rendre à Athènes avec l’aide d’un passeur. De là, elle s’envole pour la Roumanie, munie d’un faux passeport roumain. "Le passeur m’avait dit que c’était la seule destination accessible en avion depuis la Grèce."

À son arrivée à Bucarest, elle est démasquée par un policier qui lui demande de parler roumain. Elle et ses filles auraient dû normalement être renvoyées en Grèce mais elles sont finalement dirigées vers un centre de réception de Bucarest où elles ne restent que quelques jours : "Comme l’une de mes filles est malade, on m’a ensuite amenée ici, [au centre Aid Rom]", explique Mariam.

Elle espère désormais réussir à se construire une nouvelle vie en Roumanie. Une vie sans violence. "J’ai été mariée à 15 ans et j’ai vécu pendant 13 ans avec mon mari. J’ai toujours connu la violence", confie-t-elle. À Aid Rom, elle a trouvé un début de réconfort : "Après deux ans d’épreuves, pour la première fois, je peux dormir tranquillement."

Un exil sans fin

Comme elle, Bilal, Amina et leurs enfants ont trouvé dans le centre d’hébergement Aid Rom un endroit où se ressourcer. Ces Palestiniens de Jordanie sont depuis trop longtemps sur la route et rêvent de stabilité.


L'association Aid Rom peut accueillir une vingtaine de personnes dans son centre d'hébergement, à Bucarest. Crédit : InfoMigrants.
L'association Aid Rom peut accueillir une vingtaine de personnes dans son centre d'hébergement, à Bucarest. Crédit : InfoMigrants.


Leur histoire d’exil commence en 2017, quand le couple décide de quitter le pays avec leurs enfants pour s’installer en Libye et ainsi se mettre à l’abri des menaces de l’ex-mari d’Amina qui a enlevé ses enfants.

La famille emménage à Khoms, ville côtière à mi-chemin entre Tripoli et Misrata. Mais, quand des combats entre milices éclatent dans la ville, la famille décide de fuir le pays et parvient à atteindre l’Allemagne, après avoir traversé la Méditerranée.

La famille vit un an en Allemagne puis retourne en Jordanie car l’ex-mari d’Amina lui promet de lui "rendre" ses enfants. Mais la promesse tourne à la tentative d’assassinat lorsque la famille de l’homme attaque Amina et Bilal au moment où ils viennent récupérer les enfants.

Nouveau départ, nouveau passage en Libye et nouvelle traversée de la Méditerranée pour la famille. Cette fois-ci, en Italie, un passeur les fait monter dans la remorque d’un camion qui doit se rendre en Allemagne. Mais la famille échoue en Bosnie-Herzégovine. Le couple comprend vite que la frontière avec la Croatie est infranchissable et se dirige vers la Roumanie.

Après presque quatre ans sur la route, Bilal et Amina ont déposé une demande d’asile et attendent maintenant la réponse des autorités roumaines.

Demandes d’asile en hausse

Selon Eurostat, 6 035 personnes ont déposé une demande d’asile en Roumanie en 2020. Un record pour ce pays habitué à traiter environ 2 000 dossiers de demandes d’asile par an. L’année 2021 promet d’établir un nouveau record puisque la Direction roumaine de l’asile et de l’intégration a déjà comptabilisé 5 378 demandes d’asile depuis le 1er janvier 2021. Parmi elles, les Afghans représentent la première nationalité, suivi des Syriens, des Irakiens, des Bangladais et des Pakistanais. Les demandes d’asile de mineurs non-accompagnées, elles, sont passées de 185 en 2019, à 980 en 2020.

Parmi ces demandeurs d’asile, certains ont aussi choisi de déposer un dossier le temps de souffler avant, éventuellement, de reprendre la route. C’est le cas de Farid et Saied. Logés dans le centre d’hébergement de JRS Roumanie, les deux jeunes hommes originaires respectivement de Syrie et du Maroc n’ont pas renoncé à leur projet d’Allemagne pour l’un, de France pour l’autre.

Mais ils se disent fatigués de leur parcours d’exil. Ils semblent certains de pouvoir passer outre la procédure de Dublin, qui oblige un demandeur d’asile à déposer sa demande dans le pays par lequel il est entré dans l’Union européenne.

"On trouvera bien une solution", cherchent à se convaincre les deux jeunes hommes.

*Le prénom a été changé.

 

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