Pour le moment, la pandémie de coronavirus empêche les renvois vers la Turquie. Crédit : EPA
Pour le moment, la pandémie de coronavirus empêche les renvois vers la Turquie. Crédit : EPA

Le nouveau tour de vis des autorités grecques visant à renvoyer plus facilement les demandeurs d’asile vers la Turquie plonge des milliers de migrants dans une nouvelle période d'incertitude.

Dans le cadre d’une nouvelle loi adoptée début juin, tous les demandeurs d'asile originaires de Syrie, d'Afghanistan, de Somalie, du Pakistan et du Bangladesh arrivés depuis la Turquie sont susceptibles d’être renvoyés plus facilement vers ce pays qui est désormais considéré par Athènes comme un "pays tiers sûr" pour eux.

Depuis l’entrée en vigueur de cette nouvelle loi, environ deux tiers des demandes d’asile de personnes ayant rejoint la Grèce depuis la Turquie ont été rejetées dans les jours qui ont suivi leur arrivée. 

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Selon A.B., une jeune demandeuse d'asile qui s'est exprimée lors d'une conférence de presse organisée récemment par des ONG grecques, la pression psychologique est devenue insoutenable. Elle vit dans un camp de migrants et craint désormais d’être expulsée vers la Turquie.

"Si vous voulez vraiment savoir comment cette nouvelle règle affecte les migrants, venez et vivez comme un migrant"

"Depuis que j'ai passé cet entretien concernant la Turquie, je ne dors plus et je fais des cauchemars. J’ai peur de la décision qu'ils vont prendre et je ne sais ni comment, ni quand ils vont nous annoncer leur décision. Cela a vraiment un impact sur la vie de tout ceux qui sont logés dans le camp. C'est très difficile de vivre dans une situation dans laquelle vous ne pouvez pas imaginer votre avenir".

"C’est facile de faire des règles", dénonce A.B.. "Si vous voulez vraiment savoir comment cette nouvelle règle affecte les migrants, venez et vivez comme un migrant ne serait-ce qu’une journée et vous verrez ce que cela fait."

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Pour les cinq nationalités concernées par la nouvelle loi, les autorités grecques ne tiennent désormais plus compte des raisons de fond pour lesquelles un demandeur d’asile a fui son pays d’origine lorsqu’il arrive par la Turquie. Un entretien, qui ne dure pas plus de quelques minutes, vise simplement à vérifier si la personne est exposée à des risques en Turquie.

Pourtant, l’année dernière encore, la quasi totalité des Somaliens demandant l’asile en Grèce avaient obtenu une protection, alors que pour les Afghans, ce taux de protection était de 66 %, note Alexandros Konstantinou du Conseil grec pour les réfugiés.

"Refoulement à tout prix"

Selon Mariana Tzeferakou, avocate de l’organisation Refugee Support Aegean, le véritable objectif est le "refoulement à tout prix". Les raisons et la méthodologie du gouvernement grec restent, selon elle, un mystère.

D'après les ONG grecques de défense des droits des migrants, cette nouvelle loi s'inscrit dans une politique anti-réfugiés plus large, alors que les camps de migrants hyper surveillés sur les îles grecques ressemblent de plus en plus à des prisons à ciel ouvert et que de nouveaux lieux de détention voient le jour.

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Dans le même temps, Athènes est régulièrement accusée de pratiquer des "pushbacks", ces refoulements forcés et illégaux de migrants en mer Égée. La semaine dernière encore, selon de nouvelles informations, des garde-côtes grecs, dont au moins un était armé d'une mitraillette, aurait forcé un canot pneumatique de migrants approchant l'île de Kos à retourner dans les eaux turques. 

L’ONG Amnesty International a récemment décrit les refoulements vers la Turquie comme étant devenus "de facto" la politique frontalière de la Grèce. Le gouvernement grec continue de son côté de démentir ces allégations.

La Turquie, un pays sûr ?

Les ONG de défense des droits des migrants estiment également que la Turquie ne peut pas pas être considérée comme un pays sûr, au vu de son système d’asile et de ses conditions d’accueil pour les réfugiés.


La Turquie accueille près de 4 millions de réfugiés, notamment syriens. Crédit : Çiçek Tahaoğlu
La Turquie accueille près de 4 millions de réfugiés, notamment syriens. Crédit : Çiçek Tahaoğlu


Pour Mariana Tzeferakou, les demandeurs d’asile en Turquie risquent d'être renvoyés dans leur pays d’origine quels que soient les dangers auxquels ils y sont exposés. 

Elle note par ailleurs qu’en Turquie, la pratique de détentions arbitraires et illégales, ainsi que les renvois forcés ne seraient un secret pour personne. 

H.C., 35 ans, et qui se trouve en Grèce depuis cinq ans, ne peut qu’exprimer sa frustration. "Ils font de la politique avec les réfugiés. Je me vois comme une balle que la Grèce passe à la Turquie, que la Turquie passe à l’Iran et que l’Iran tire vers un autre pays. Tout le monde est fatigué de cette situation."

La pandémie bloque le processus

Pour le moment, à cause des restrictions liées à la pandémie de coronavirus, les demandeurs d’asile déboutés dans le cadre de la nouvelle loi n’ont pas encore pu être renvoyés physiquement en Turquie. Ankara n'a en effet repris aucun demandeurs d’asile depuis que le pays a fermé ses frontières en mars 2020.

La pandémie renforce ainsi la situation de flottement, d’autant que la loi grecque stipule que si un pays tiers refuse de reprendre un demandeur d'asile, les autorités doivent réexaminer sa demande, mais cette fois sur le fond.

Pour l’instant, les autorités grecques semblent ignorer cette règle. Depuis plus d’un an, les demandeurs d'asile syriens se voient refuser l'accès à un examen sur le fond.

"Nous ne savons pas ce qui va se passer parce que [...] des milliers de personnes seront concernées par cette nouvelle loi", affirme Alexandros Konstantinou du Conseil grec pour les réfugiés. "Les demandeurs d'asile déboutés n'auront accès ni aux allocations, ni au marché du travail et ils n'auront qu'un accès très limité au système de santé, ce qui est pourtant très important, notamment en pleine pandémie."

Une aubaine pour les trafiquants

Le mois dernier, pas moins de 38 organisations ont écrit au gouvernement grec et aux institutions européennes pour les avertir que cette décision aurait de graves conséquences pour les migrants.

D’après Karl Kopp, qui gère les affaires européennes de l’ONG allemande Pro Asyl, la politique de la Grèce va seulement contribuer à enrichir les trafiquants et les passeurs. Il estime que ceux qui risquent d'être renvoyés en Turquie sont susceptibles de tenter de rejoindre l'Europe du nord ou de l'ouest "illégalement" via les Balkans. "Les passeurs vont faire davantage de profit, la souffrance et l'exploitation des migrants vont augmenter."

Karl Kopp appelle ainsi l'Allemagne et les autres pays européens à faire pression sur la Grèce. "Il y a un silence assourdissant à Berlin et dans les autres capitales", critique-t-il. 

Pour la demandeuse d’asile afghane A.B., il est également important de rompre le silence sur la décision grecque. "Nous ne pouvons pas applaudir d'une seule main", explique-t-elle. "Les réfugiés sont comme une main qui a besoin que l'autre main se rassemble pour pouvoir faire du bruit".

Les initiales A.B. et H.C. ont été utilisées pour des raisons de sécurité et de confidentialité.

 

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