La taekwondoïste Kimia Alizadeh fait partie de l'équipe des réfugiés lors des Jeux Olympiques de Tokyo en 2021. Crédit : CIO
La taekwondoïste Kimia Alizadeh fait partie de l'équipe des réfugiés lors des Jeux Olympiques de Tokyo en 2021. Crédit : CIO

Passée à seulement deux points de décrocher à Tokyo la première médaille de l'histoire aux Jeux olympiques pour l'équipe des réfugiés depuis leur introduction aux compétitions en 2016, la taekwondoïste iranienne Kimia Alizadeh a un parcours atypique et semé d'embûches depuis ses débuts dans le sport de haut niveau, il y a sept ans. Réfugiée en Allemagne après avoir fui le régime de l'ayatollah Khamenei en 2020, l'athlète se bat pour la reconnaissance de ses droits, et agit pour l'émancipation des femmes et des athlètes dans la République islamique. Portrait d'une combattante sur plusieurs fronts.

Tokyo. 25 Juillet 2021. Mahukari Messe Hall. 13:45, heure locale. Coup de tonnerre sur le plateau de l'épreuve de Taekwondo chez les moins de 57 kilos. Représentante de l'équipe des réfugiés, l'Iranienne Kimia Alizadeh, 23 ans, surprend la double championne olympique britannique et grande favorite de la compétition, Jade Jones, et se qualifie pour les quarts de finale. Là, elle battra la Chinoise Lizun Jhou. Mais le rêve olympique sera stoppé net avec une courte défaite (8-6) face à la Turque Hatice Kubra Ilgun lors du combat pour la médaille de bronze.

Peu importe, le pari de celle que l'on surnomme "Le tsunami" pour son style offensif et son envergure (elle mesure 1m84) est réussi, et la satisfaction d'avoir pu faire les Jeux olympiques après des années de galère prend le dessus. "À chaud, c'est vrai que c'est difficile à accepter d'échouer si près du podium, mais avec un peu de recul, je suis vraiment satisfaite de mon parcours sur ce tournoi. J'ai failli ne jamais venir à Tokyo, j'ai vraiment galéré à tous les niveaux. Je reviens de loin, j'étais au fond du trou et je montre à nouveau que je peux être parmi les meilleures du monde dans ma discipline. Je montre à toutes les femmes d'Iran qu'il faut toujours se battre, malgré les vents contraires", souligne la jeune femme jointe au téléphone par InfoMigrants au lendemain de sa participation.

Se battre pour dépasser sa condition de femme en Iran

Car depuis Karaj, ville située à une trentaine de kilomètres de Téhéran où elle est née, jusqu'aux projecteurs du Japon, son chemin n'a jamais été aussi difficile.

Kimia Alizadeh a seulement huit ans lorsqu'elle découvre le taekwondo, et tombe amoureuse de la discipline dès ses premiers pas sur le tatami. Rapidement, elle se taille une belle réputation dans les compétitions locales, et demeure invaincue durant plusieurs années, mettant en valeur sa taille et progressant à vue d'œil malgré les limitations que les autorités mettent en place pour les athlètes féminines. "Dès ma jeune adolescence, j'ai senti que je n'étais pas traitée comme mes acolytes masculins, et que je ne pouvais pas m'entraîner ou intégrer des compétitions comme les autres", se souvient-elle.

"Dans ce genre d'environnement, soit on baisse les bras, soit on continue de se battre et on tente de dépasser notre condition de femme dans une société qui nous considère comme des citoyennes de seconde zone. J'ai commencé à développer un sentiment d'injustice, et malgré des jours et des nuits où j'étais à deux doigts de tout lâcher, je me suis toujours dit que si j'abandonnais je le regretterais. Ça m'a donné encore plus de force pour avancer et me battre pour mon émancipation." Portée par son courage et son envie d'être une femme qui marque le sport iranien, Kimia Alizadeh continue de travailler dur, et commence à se montrer au-delà des frontières de la République islamique.

"On n'était pas en prison, mais c'était tout comme"

Invitée à participer aux Jeux olympiques de la jeunesse à Nianjing en 2014, une compétition réservée aux athlètes venus du monde entier âgés de moins de 19 ans, l'Iranienne ne perd pas de temps pour briller. Intraitable durant le tournoi des moins de 63 kilos, elle se ballade et décroche la médaille d'or.

Mais plus que cela, elle réalise, chaque jour un peu plus, la différence de traitement des athlètes féminines des autres délégations du village olympique. "Je me souviens qu'il y avait des athlètes venues de Taïwan et de Corée du Sud, et j'ai beaucoup discuté avec elles durant mon passage en Chine", précise t-elle, "Cela m'a ouvert encore plus les yeux, et m'a fait réaliser le chemin que l'on avait à parcourir en Iran pour ne serait-ce avoir que la liberté de se balader librement dans un village olympique. Tout nos faits et gestes étaient scrutés, on ne pouvait pas sortir ou se promener sans la surveillance d'un garde, alors que mes collègues sortaient quand elles le souhaitaient, et prenaient des photos avec tout le monde, ce qui était strictement interdit pour moi et les autres jeunes femmes de la délégation. On n'était pas en prison, mais c'était tout comme", poursuit-elle.

Mais c'est deux ans plus tard, de l'autre côté de l'océan, à 19 000 kilomètres de la Chine, que le nom de Kimia Alizadeh attire les feux des projecteurs, et...une attention encore plus contraignante du régime de Téhéran, bien malgré elle.

Marquer l'histoire au Brésil et revers de médaille

Alizadeh a 18 ans lorsqu'elle entame son tournoi olympique à Rio de Janeiro, en 2016. Pas vraiment annoncée parmi les favorites du plateau, elle fait pourtant tomber des taekwondoïstes bien plus expérimentées qu'elle, et se hisse dans le dernier carré. Face à la 3e mondiale, la Suédoise Nikita Glasnovic, pour une place sur la troisième marche du podium, elle ne tremble pas et marque l'histoire : elle devient ainsi la première femme de son pays à remporter une médaille olympique.

"C'était irréel pour moi. Une gamine de 18 ans qui vient à Rio et qui repart avec une médaille de bronze. Ce bronze là, pour moi, il valait l'or, sans l'ombre d'un doute", se remémore-t-elle, "mais le retour à la réalité a été très dur, et j'ai vraiment subi le revers de la médaille".

Saluée en Iran pour son fait unique, elle reçoit un soutien incroyable de la population, et les jeunes filles aux quatre coins du pays lui vouent une admiration sans faille. "Je voyageais à travers le pays après les Jeux olympiques pour montrer cette décoration, et je me rendais compte que cette médaille était bien plus que cela : c'était un message d'espoir et de motivation pour les femmes de mon pays. Je le voyais dans les yeux des femmes, jeunes et moins jeunes, et je sentais que celles-ci voulaient me dire 'on est tellement fières de toi', mais je ressentais aussi le poids de l'oppression de la condition de la femme dans mon pays. Ça m'a mis encore plus mal à l'aise, je commençais à ne plus supporter cette inégalité systémique imposée".

Quitter l'Iran

Dès son retour, elle sent que le vent tourne. Malgré une nouvelle médaille, d'argent cette fois, aux mondiaux de taekwondo en Corée du Sud l'année suivante, Alizadeh traverse une phase difficile, entre blessures et pressions exercées par les autorités iraniennes.

En janvier 2020, un communiqué posté sur sa page Instagram aura l'effet d'une bombe. Elle décide de quitter le pays, exténuée de la situation dans laquelle elle se trouve et voyant que la condition féminine se dégrade chaque jour un peu plus. Elle ne portera plus jamais les couleurs de son pays. "Ce jour-là, je me suis sentie un peu soulagée, mais aussi très triste, car je savais que je ne pourrais pas revenir au pays et que ma vie changerait radicalement", précise-t-elle.

"Les femmes d'Iran ne sont pas libres. Je suis l'une des millions de femmes à travers le pays qui n'est qu'un objet du gouvernement. Ils ont fait de moi ce qu'ils voulaient, ils m'ont fait porter ce qu'ils voulaient que je porte, ils m'ont dit de dire ce qu'ils voulaient que je dise. Ils m'ont exploitée, et je ne veux plus m'asseoir à la table de l'hypocrisie, des mensonges, et de l'injustice". À son annonce, les dirigeants du pays, dont le très influent député Abdolkarim Hosseinzadeh ne se gênent pas de critiquer le départ de "talents qui tournent le dos au pays sans vergogne". De son côté, Kimia Alizadeh sait que la route sera longue et que sa vie ne sera plus la même, mais elle rejoint l'Europe dans l'espoir d'un futur meilleur.

Les JO de Tokyo dans le viseur

Direction les Pays-Bas d'abord, dans la plus grande discrétion afin d'éviter les représailles du régime de Téhéran. Durant quelques mois, elle ne communique avec personne, vit quasi recluse, recevant le soutien de quelques compatriotes très discrets de la diaspora. Souhaitant rejoindre l'Allemagne, elle et son mari y obtiennent le statut de réfugié en mai 2020 et s'installent à Nuremberg pour démarrer une nouvelle vie. Elle s'entraîne dans le club local, et garde espoir de participer aux Jeux olympiques de Tokyo malgré son statut de réfugié.

Intégrée dans l'équipe olympique des réfugiés, qui comprend depuis les Jeux de Rio une vingtaine d'athlètes possédant ce statut, Kimia Alizadeh veut continuer à faire parler d'elle pour aider les femmes en Iran, mais aussi pour être le symbole de la cause féminine opprimée au-delà des frontières de l'Iran.

"J'ai adoré participer aux Jeux sous les couleurs de l'équipe des réfugiés. C'est quelque chose qui est bien plus que symbolique. Soutenir la cause des réfugiés par le sport est vraiment très, très important", souligne-t-elle.

"Les réfugiés sont des individus comme les autres, qui méritent le respect, le bonheur et l'égalité à l'accès aux droits humains. Tout le monde n'a pas le même parcours de vie, c'est plus aisé pour certains, c'est bien plus dur pour d'autre, mais il faut continuer à se battre", martèle encore une fois Kimia.

"Je suis une réfugiée, mais je suis aussi et surtout un exemple qui montre à toutes les femmes d'Iran que nous sommes à égalité avec les hommes, et non pas inférieures. Si j'arrive à être une source d'inspiration, ne serait-ce qu'à une seule jeune fille pour qu'elle se batte pour ses droits et son émancipation, j'en serais plus qu'heureuse. Ça vaudrait bien plus que toutes les médailles olympiques", conclut-elle. 

 

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