Luka Mkheidze a obtenu la médaille de bronze aux Jeux Olympiques de Tokyo, après sa victoire contre le Coréen Kim Won-jin. Crédit : Reuters
Luka Mkheidze a obtenu la médaille de bronze aux Jeux Olympiques de Tokyo, après sa victoire contre le Coréen Kim Won-jin. Crédit : Reuters

Pour gagner sa médaille de bronze aux Jeux olympiques de Tokyo, le judoka Luka Mkheidze, né en Géorgie et naturalisé français, a enchaîné les combats, au judo comme dans la vie.

Ce 24 juillet, au lendemain de la cérémonie d’ouverture, c’est un jeune judoka très ému que les journalistes de télévision interrogent à la sortie du tatami. Après une défaite difficile en demi-finale, Luka Mkheidze a finalement remporté son ultime combat au golden score, l’équivalent du temps additionnel au football. Et décroche la médaille de bronze dans sa catégorie, celle des moins de 60 kilos, la première médaille française de ces Jeux. "À ce moment-là, j’avais beaucoup de mal à réaliser ce qui m’était arrivé, avoue-t-il quelques jours plus tard à InfoMigrants, depuis Tokyo. Participer aux Jeux olympiques, c’est un rêve pour tous les sportifs de haut niveau".

Le sien a pris racine ce jour d’été 2004 lorsqu’il voit à la télévision, dans le salon familial, le judoka géorgien Zurab Zviadauri devenir champion olympique aux JO d’Athènes. "C’était la première fois qu’un athlète du pays remportait une médaille sous nos couleurs [la Géorgie est un ancien pays du bloc soviétique, indépendant depuis 1991, ndlr]. Zurab est devenu un héros, les gens étaient tellement fiers… J’ai voulu faire comme lui", raconte Luka Mkheidze.

Son père l’inscrit alors dans un club de judo de Tbilissi, où il est né le 5 janvier 1996. Ses entraînements ponctuent alors les semaines de la famille, installée dans la capitale géorgienne. Les grandes vacances d’été, il les passe à la campagne, chez sa grand-mère et son oncle, à environ trois heures de route de la maison. Ses parents et ses deux grandes sœurs l’accompagnent parfois pour quelques jours.

Le départ pour "une vie meilleure"

Cette routine s’arrête brutalement en 2009, lorsque ses parents décident de quitter le pays. "Nous ne sommes pas partis à cause de la guerre en Ossétie du Sud, déclenchée l’année précédente, tient-il à préciser. Et même si nous avions peur que le conflit se déplace jusqu’à nous, nous l’avons vécu à travers la télévision. Ce que mes parents voulaient, c’était une vie meilleure, un quotidien plus simple. La vie en Géorgie n’était pas facile". 

Un soir, Luka Mkheidze et ses parents quittent le pays, sans ses deux sœurs restées là-bas pour s’occuper de leur grand-mère, atteinte de la maladie d’Alzheimer. Première destination : la Biélorussie, un pays qui n’exige pas de visa pour les ressortissants géorgiens. La famille arrive en avion, et y passe une nuit. Le lendemain, ils prennent un train, direction la Pologne. À Varsovie, ils sont reçus dans un centre d’accueil pour migrants, chargé de répartir les exilés à travers le pays, et d’enregistrer les demandes d’asile. Luka Mkheidze et sa famille sont envoyés dans le nord-est du pays, à Bialystok, et s’y installent.

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Avant même d’intégrer le collège, l’adolescent s’inscrit dans l’un des clubs de judo de cette nouvelle ville. Les semaines, puis les mois passent, et les Mkheidze prennent leurs marques en Pologne. "On s’y est fait beaucoup d’amis, j’étais très heureux là-bas, même si en classe, c’était difficile pour moi car je ne comprenais pas un mot de polonais, se souvient-il. Mais chaque soir, une professeure avait accepté de me donner des cours. Ça m’avait beaucoup touché à l’époque".

En France, le choix du haut niveau

Ce nouveau quotidien est bouleversé huit mois plus tard : la demande d’asile de la famille est refusée. Alors les parents du jeune judoka font "comme la plupart de nos amis géorgiens" : ils partent pour la France. "On a attendu, sur un parking de Varsovie, un passeur qui devait nous emmener en voiture. On avait un peu peur, car on avait entendu que certains abandonnaient les gens et leur volaient leurs affaires", se souvient-il. Le passeur emmène finalement la famille sans encombre jusqu’en Belgique, puis en région parisienne, où elle demande, une fois de plus, l’asile.

Luka Mkheidze et ses parents occupent alors, pendant un an, une chambre d’hôtel à Paray-Vieille-Poste, dans l’Essonne. Comme en Pologne, la recherche du club du judo est la priorité numéro un. Après avoir assisté à un tournoi en tant que spectateur, le jeune judoka porte son choix sur une structure du 19e arrondissement de Paris, le Judo Club Bolivar. Là même où a également commencé un certain Teddy Riner.

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Pour convaincre les dirigeants de l’accepter, le jeune Géorgien tend une lettre à l’entraîneur, rédigé par ses soins et traduite en français par des amis en Pologne. Les mots de Luka Mkheidze font mouche. Pendant un an, il s’entraîne chaque jour dans le club, malgré les quatre heures de transports quotidien pour rejoindre l’est-parisien, "en bus, RER et métro". 

Puis c’est un énième départ pour le sportif et ses parents, cette fois, à une centaine de kilomètres de là, au Havre, où ils sont hébergés dans un foyer. En classe de troisième, sur les indications de la conseillère d’orientation, Luka Mkheidze intègre le lycée en sports études à Rouen. En parallèle, il prépare un CAP de cuisinier en alternance, qu’il obtient. Se pose alors un choix crucial pour le jeune homme, épuisé par ses journées entre "les entraînements de judo matin et soir, et les services au restaurant". Ce sera le haut niveau. Luka Mkheidze fait, une fois de plus, ses valises, et quitte la Normandie. Il prend sa licence au club de Sucy-en-Brie, dans le Val-de-Marne, et s'entraîne aussi à l’INSEP, le centre de formation des sportifs de haut-niveau, à Paris.

"Une naturalisation, ça semblait compliquée"

Problème, pour intégrer l’équipe de France, il doit obtenir la nationalité française. Un objectif qu’il pense, à l’époque, presque impossible à atteindre. Depuis leur arrivée en France, la demande d’asile de la famille Mkheidze a déjà été refusée deux fois. "Alors une naturalisation, ça semblait compliquée, avoue-t-il. Mais c’était important pour moi, et pas seulement pour le judo. En vivant en France, ça me semblait logique".

En 2015, victoire. Son dossier est accepté. "J’étais très soulagé mais aussi très fier. C’est comme si, d’un seul coup, je me sentais accepté dans le pays". C’est à partir de ce moment, aussi, que Luka Mkheidze ose davantage prendre la parole en français en public. "Avant ça, je n’étais pas très bavard, car j’avais peur qu’on se moque de moi", confie-t-il.

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Sa naturalisation signe le début de son ascension dans le judo. Jusqu’à sa médaille, à Tokyo. "À chaque fois que je suis sur le tatami, avant un combat en compétition, je pense à tout ça. Je crois que mon parcours m’a donné beaucoup de force, car j’ai dû, à chaque fois, me réadapter à une nouvelle vie, un nouvel environnement, explique le médaillé. Ça n’a pas toujours été facile. Même si j’ai conscience que d’autres réfugiés endurent des épreuves bien plus dures que les miennes".

Cet été, après son retour du Japon, Luka Mkheidze prendra quelques jours de vacances, à Tbilissi. "Je suis très heureux d’y aller, pour revoir ma famille et mes amis. La Géorgie reste aussi mon pays".

 

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