Deux canots abandonnés par des migrants sur une plage près de Wimereux. Photo prise dans la nuit du 1 au 2 septembre 2020. Crédits: Mehdi Chebil
Deux canots abandonnés par des migrants sur une plage près de Wimereux. Photo prise dans la nuit du 1 au 2 septembre 2020. Crédits: Mehdi Chebil

Afin de rendre la route impraticable pour les migrants, la France et la Grande-Bretagne ont annoncé le déploiement supplémentaire de forces de l'ordre et d'équipements de surveillance de haute technologie dans la région de Calais. Pour les associations d’aide aux migrants, ces mesures ont des résultats illusoires : malgré les obstacles, les migrants sont prêts à prendre des mesures désespérées pour rejoindre le Royaume-Uni. Reportage.

"Donc, vous faisiez quoi ? Une balade dans les dunes...?" Sans doute l’heure tardive a-t-elle poussé ce gendarme français à employer un ton ironique quand nous l’avons rencontré près d’une plage des Hemmes d'Oyes, à une dizaine de kilomètres à l'est de Calais. Il était 1h du matin lorsque nous l'avons croisé avec sa patrouille. Malgré la saison estivale, un vent froid soufflait sur la côte, rendant une promenade nocturne hautement improbable.

Les gendarmes rencontrés cette nuit-là n'étaient pas sur la plage par hasard : ils ont expliqué être à l'affût du moindre indice qui leur permettraient d’arrêter des migrants en partance pour le Royaume-Uni.

Depuis la fin 2018, les traversées illégales de la Manche par des migrants cherchant à gagner le Royaume-Uni se multiplient. Selon le décompte de l’agence de presse britannique PA, plus de 10 000 personnes ont réussi la traversée depuis le début de l’année, à bord de petites embarcations, soit bien plus que sur l’ensemble de l’année dernière (plus de 8 400).

"On ne va pas nager après eux !"

Avec leurs jumelles à vision nocturne, les gendarmes parcourent l'obscurité des dunes. A travers elles, le paysage se dessine dans différentes nuances de gris. Si un humain se cachait dans la brousse autour de la plage, il ressortirait d'une couleur rouge vif.


Avec leurs jumelles high-tech, les gendarmes français peuvent voir des corps en mouvement la nuit sur la plage. Crédit : Mehdi Chebil
Avec leurs jumelles high-tech, les gendarmes français peuvent voir des corps en mouvement la nuit sur la plage. Crédit : Mehdi Chebil


"La semaine dernière, nous avons vu deux bateaux de migrants partir de cette zone vers 3 heures du matin", explique l'un des gendarmes. Que se passe-t-il lorsqu'ils repèrent un bateau déjà en mer ? L’agent se met à rire : "Eh bien, on ne va pas nager après eux !"

Les bateaux de migrants traversant la Manche sont généralement surchargés, leur interception en mer est jugée risquée pour les passagers. C'est pour cette raison que les navires de la marine française qui croiseraient leur route n'interviennent pas - ou alors seulement en cas de difficultés, par exemple si leur bateau commence à couler. Une politique qui explique en partie le succès des "petits bateaux" qui finissent par atteindre le Royaume-Uni.

Aide de Frontex : un déploiement d'avions de surveillance prévu pour deux mois

Ce "succès" a incité le gouvernement français à durcir sa politique. Le 20 juillet, un nouveau plan de surveillance des frontières a été annoncé par Paris : il comprend le doublement des patrouilles de police le long du littoral nord, dans le Calaisis ; ainsi que l'installation et l'utilisation d'équipements de surveillance de haute technologie. Le tout en grande partie financé par le gouvernement britannique.

Le ministre français de l'Intérieur, Gérald Darmanin, a également sollicité l'aide de Frontex, l'agence européenne des garde-frontières de l’UE, pour qu'elle intervienne dans la Manche. L’annonce a suscité des inquiétudes parmi les ONG qui craignent que Frontex ne recoure à des "refoulements", comme cela a été le cas en mer Égée.

L'agence des garde-frontières a cependant déclaré à InfoMigrants le 29 juillet que sa contribution dans le nord de la France serait limitée au déploiement d'avions de surveillance de septembre à fin octobre 2021.


French police in a migrant camp on July 28, 2021. Credit: Mehdi Chebil
French police in a migrant camp on July 28, 2021. Credit: Mehdi Chebil


Militariser une frontière profite aux passeurs, arguent les ONG

Ces accords franco-britannique sont vivement critiqués par les associations, notant que des mesures de sécurité renforcées avantagent généralement les affaires des trafiquants d'êtres humains.

"Ils devraient donner l'argent directement aux passeurs ! Parce que c'est ce qui arrive quand on militarise une frontière", s’agace Pierre Roques, un militant de l’association Utopia 56.

>> À relire : Tabassage, humiliations, brûlures : à Calais, une inquiétante hausse des violences policières sur les migrants

Depuis plusieurs années maintenant, les collectifs d’aide aux migrants dénoncent la stratégie "d'invisibilisation" menée par le gouvernement français : démantèlements réguliers de campements, descentes de police, interdictions des distributions de nourriture... Les associations insistent sur le fait que de telles politiques ne font qu’accroître la "grave crise humanitaire" qui se déroule actuellement sur le territoire français. "Les autorités savent que les migrants resteront, mais ils veulent faire de leur vie un enfer", déclare Pierre Roques.

Dans les camps de fortune autour de Calais et Dunkerque, la pression policière n’entame en rien la motivation des migrants qui ont souvent une image d’Épinal du Royaume-Uni. D'autres pensent ne pas avoir le choix de la destination : ils se rendent en Grande-Bretagne parce que leur demande d'asile ne sera acceptée nulle part ailleurs, pensent-ils.

>> À relire : Traversées de la Manche : ce qui attend les migrants à leur arrivée au Royaume-Uni

"L'Angleterre est ma dernière chance. Si je pouvais rester en France, je le ferai. Mais je ne peux pas obtenir l'asile ici parce qu'on a pris mes empreintes digitales à mon arrivée en Italie", explique à InfoMigrants Suleiman, un Erythréen de 25 ans. Ce jeune homme fait référence au règlement Dublin, qui précise qu'un demandeur d'asile ne peut généralement déposer sa demande que dans le premier pays européen où il est entré. Mais Suleiman semble ignorer qu’en dépit du Brexit, le Royaume-Uni applique toujours ce règlement et peut donc renvoyer un demandeur d’asile hors de son territoire.


Mohamed, un Soudanais de 18 ans, bloqué à Calais, rêve d'intégrer Oxford. Crédit : Mehdi Chebil
Mohamed, un Soudanais de 18 ans, bloqué à Calais, rêve d'intégrer Oxford. Crédit : Mehdi Chebil


Pour se rendre illégalement au Royaume-Uni, les migrants ont deux options. Premièrement, se cacher dans un camion à destination de l'Angleterre. C’est l’option bon marché – voire gratuite – mais elle est peu fiable. Deuxièmement, monter à bord d’une embarcation. Cette option, proposée par les passeurs, est plus coûteuse. Une place sur un canot tourne autour de 2 000 euros.

La somme est presque impossible à réunir pour Awat, un Soudanais qui envisage de faire équipe avec dix autres personnes pour acheter collectivement un bateau et un moteur.

L'argent est également un problème pour Mustafa, Kurde irakien de 17 ans. "Je n'en ai pas assez. Mais peut-être que je peux proposer [aux trafiquants] d’être le conducteur de l’embarcation, de la guider par GPS. Comme ça, je pourrais éventuellement obtenir ma traversée gratuitement", espère l'adolescent, qui vit depuis une semaine dans le camp de Grande-Synthe, près de Dunkerque.

Aucune des personnes interrogées par InfoMigrants dans des camps de fortune de Calais n'a entendu parler de l’augmentation des patrouilles de police, d'une surveillance accrue des frontières ou d'une éventuelle implication de Frontex qui font les gros titres en France et en Grande-Bretagne. Habitués à balayer leurs inquiétudes sur les traversées de la Manche, beaucoup de migrants, à l’image de Mustafa, comptent sur leur bonne fortune. "Si vous voulez atteindre le Royaume-Uni, la chose la plus importante à avoir avec vous, c’est de la chance".

Mehdi Chebil, envoyé spécial à Calais.

 

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