Près de 2.000 personnes sont probablement mortes sur la route de l’Atlantique en 2021 | Photo : Javier Bauluz / AP
Près de 2.000 personnes sont probablement mortes sur la route de l’Atlantique en 2021 | Photo : Javier Bauluz / AP

La traversée de l’Atlantique coûte chaque année la vie à des centaines de migrants. Il reste néanmoins difficile d’établir un bilan humain précis, au vu du grand nombre de portés disparus et parce que beaucoup partent sans en informer leurs proches.

Officiellement, le projet "Missing migrants" de l'Organisation internationale de la migration (OIM) a recensé 250 décès sur la route de l'Atlantique entre l'Afrique de l'Ouest et les îles Canaries entre janvier et juin 2021.

Mais l’OIM admet que ce chiffre est certainement très loin de la réalité. Selon Julia Black, membre du projet, plus des deux tiers des personnes portées disparues en mer ne sont jamais retrouvées.

De son côté, l’ONG espagnole Caminando Fronteras estime que 2087 personnes ont perdu la vie en tentant de rejoindre l'Espagne depuis le début de l’année, dont plus de 1900 dans l’océan Atlantique sur la route des Canaries.



Parti sans laisser de trace

Au-delà des portés disparus, l’évaluation du nombre de départs reste une autre difficulté. Certains migrants prennent la route avec des passeurs sans en informer leurs proches.

C'est ce qu'a vécu Mbaye Babacar Diouf, qui a quitté le Sénégal en 2003. Il s’est confié à InfoMigrants dans un épisode du podcast "Tales from the Border", disponible à partir d’octobre. Une fois arrivé aux les Îles Canaries, le Sénégalais a mis plusieurs mois avant de contacter sa mère pour lui dire qu’il était en sécurité.


Mbaye Babacar Diouf, 33 ans, n’avait pas informé sa mère de son départ  Photo : Alvaro Barrientos / AP Photo / picture-alliance
Mbaye Babacar Diouf, 33 ans, n’avait pas informé sa mère de son départ Photo : Alvaro Barrientos / AP Photo / picture-alliance


"J’ai pris la décision de partir tout seul"

Mbaye Babacar Diouf n’avait que 15 ans lorsqu’il a tout laissé derrière lui. Son voyage ressemble à celui de beaucoup de personnes qui tentent de rejoindre l'Europe.

"J'ai pris la décision de partir tout seul. Si j'avais dit à ma mère ce que je faisais, elle ne m'aurait pas laissé partir. J'ai dû lui mentir. Je lui ai dit que je partais jouer au football avec mes amis. Elle a demandé combien de temps et je lui ai répondu que je partais trois ou quatre jours."

"Ce n'est que neuf mois plus tard que je lui ai finalement dit que j'étais en Espagne. L’un de mes amis m'a dit qu'elle pensait que j'étais mort, que j'étais décédé en mer", explique Mbaye Babacar Diouf, qui vit désormais au Pays basque et travaille comme infirmier.

Le projet "Missing Migrants" estime que pour chaque décès ou personne disparue, au moins 15 à 20 autres personnes sont affectées. 



Tekalign Mengiste, qui a mené les recherches pour l'OIM sur le sort de familles éthiopiennes ayant perdu un proche sur la route migratoire, les survivants ressentent non seulement le chagrin de perdre quelqu'un, mais doivent aussi surmonter la douleur de ne pas savoir ce qui est arrivé à cette personne.

Par ailleurs, le chercheur souligne que les conséquences sont encore plus dramatiques pour les femmes, souvent incapables de rembourser les dettes laissées par leur proche disparu.

"Mes espoirs et mes rêves sont partis avec ma fille"

Une femme éthiopienne a ainsi expliqué à Tekalign Mengiste que ses "espoirs et ses rêves" étaient partis avec sa fille. Elle dit "parler parfois toute seule comme une folle" et qu’à "chaque fois que quelqu’un frappe à ma porte", elle "court en espérant qu’il s’agisse de sa fille".

"Mon coeur me dit qu’elle est vivante", assure-t-elle, convaincue que sa fille n’est pas morte.

Si le nombre de personnes portées disparues est tout aussi impossible à évaluer avec précision, le chercheur Tekalign Mengiste estime que près d’une personne sur quatre ou sur cinq ne parvient pas à atteindre sa destination.


Un bateau immatriculé en Mauritanie a fini par être retrouvé à 4.000 km des côtes ouest-africaines | Source : Google Maps
Un bateau immatriculé en Mauritanie a fini par être retrouvé à 4.000 km des côtes ouest-africaines | Source : Google Maps


Des cadavres retrouvés jusque dans les Caraïbes

Certains des migrants disparus dans l’Atlantique ont été retrouvés à l’autre bout de l’océan, dans les Caraïbes. William Nurse, commissaire à la police de Trinité-et-Tobago, a récemment raconté au journal The Guardian, sa stupeur en découvrant en mai dernier un bateau rempli de corps en état de décomposition.

"Je n'avais jamais vu arriver un bateau avec autant de corps. Je n'avais jamais rien vu de tel. La plupart des corps étaient entassés au milieu du bateau. Il y avait deux corps à l'arrière et quelques-uns vers la proue, dont l’un a dû être le dernier à mourir parce qu'il avait encore des cheveux sur la tête".

La pirogue était immatriculée en Mauritanie. A son bord se trouvaient 15 corps et des restes de squelettes. Selon la police locale, le moteur était "bien trop petit pour alimenter correctement le bateau". Des francs suisses, quelques euros et des téléphones portables ont également été retrouvés à bord.

Les autopsies ont par suite confirmé que les corps étaient ceux d'hommes africains. Des empreintes digitales ont pu été relevées sur trois corps. Le commissaire William Nurse espère que cela permettra au moins d'identifier ces personnes. Les autres corps, qui reposent pour l’instant à la morgue de Port d’Espagne, risquent de ne jamais pouvoir être identifiés.

Six semaines après cette découverte, un autre bateau à la dérive dans les Caraïbes et transportant également une quinzaine de corps, s'est échoué sur les côtes des îles Turks et Caïques.


Les bateaux utilisés pour la traversée de l’Atlantique s’entassent sur l’île de Grande Canarie | Photo : REUTERS/Borja Suarez
Les bateaux utilisés pour la traversée de l’Atlantique s’entassent sur l’île de Grande Canarie | Photo : REUTERS/Borja Suarez


Mbaye Babacar Diouf se souvient également avoir croisé lors de son voyage en 2003 une embarcation remplie de cadavres. Sa traversée vers les Canaries avait duré une dizaine de jours. 

"Il s'agissait de personnes parties la semaine précédente et qui sont mortes pendant la traversée vers Tenerife, explique-t-il. Quand nous avons vu ces gens morts dans leur bateau, beaucoup de choses nous sont passées par la tête. Nous aurions pu être à leur place, nous aurions pu être dans le bateau précédent. On s’est demandé si la même chose allait nous arriver, alors que l’on ne savait plus vers où nous nous dirigions. On était sur le point de perdre tous nos moyens." Deux jours plus tard, son bateau finira par atteindre Tenerife. 

Pour Julia Black, du projet Missing Migrants, il faut aller au-delà des chiffres pour ne pas faire des victimes de la traversée de l’Atlantique une simple statistique. Le projet a ainsi commencé à recueillir les témoignages de familles restées au pays, pour tenter de documenter les parcours et histoires de ces personnes que l’on a jamais retrouvées.

 

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