Une femme et sa sœur réunies en banlieue parisienne après les évacuations de civils afghans de Kaboul, le 27 août 2021. Crédit : Reuters
Une femme et sa sœur réunies en banlieue parisienne après les évacuations de civils afghans de Kaboul, le 27 août 2021. Crédit : Reuters

Depuis la prise de pouvoir totale des Taliban le 15 août, les Afghans réfugiés en France angoissent à l'idée ne pas pouvoir faire venir leur famille. Les procédures de réunification familiale, qui avaient subi de lourds retards en raison de la pandémie, se sont considérablement compliquées et prennent désormais des allures de course contre la montre.

L’État français aurait-il dû faire évacuer les familles afghanes de Kaboul au titre du regroupement familial ? C’est en tout cas la question formulée par quatre réfugiés afghans au Conseil d’État la semaine dernière. Réponse de la plus haute juridiction administrative française : "[Nous ne sommes pas compétents] pour ordonner que le dispositif [d'évacuations d'urgence] mis en place soit modifié". Autrement dit, les familles bloquées à Kaboul n'ont pas fait l’objet d’une prise en charge prioritaire pour rejoindre la France.

En tout, en France, ce sont 3 500 dossiers de regroupement familial émis par des réfugiés afghans qui sont en attente de réponse. Des dossiers, qui depuis des mois, voire des années, n’avancent pas d'un iota. "En moyenne, un Afghan devra patienter trois ans et demi avant de pouvoir faire venir ses proches", résume Gérard Sadik, spécialiste du droit des réfugiés à la Cimade, joint par InfoMigrants.

Il faut dire que les démarches semblaient déjà terriblement compliquées avant l’arrivée des Taliban, le 15 août. "À Kaboul, l’ambassade de France ne délivrait quasiment jamais de visa. Cela fait des années qu’on ne fait plus de réunification familiale en passant par l'Afghanistan", continue Gérard Sadik. "C'est comme ça, tous les Afghans le savent". Les dossiers étaient donc traités à Islamabad, au Pakistan.

"Lenteur et inertie"

En 2020, avec la crise du coronavirus et la fermeture des frontières, les délais se sont encore allongés et les difficultés se sont amoncelées. Au mois d’avril 2021, les manifestations anti-Français au Pakistan provoquées par la position du gouvernement d'Emmanuel Macron en faveur de la liberté d'expression - et des caricatures religieuses - ont entraîné la fermeture de l'ambassade. "Le personnel a été rapatrié en France. Tout cela a encore plus grippé la machine de réunification familiale", détaille encore Gérard Sadik de la Cimade.

De nouveau, les dossiers ont été transférés. Ils sont aujourd’hui en grande partie traités par l’ambassade de France… à New Delhi, en Inde, et à Téhéran, en Iran. "Tout est dématérialisé, informatisé", précise Gérard Sadik. "Mais à un moment ou à un autre, il faut que la famille se déplace à l’ambassade pour récupérer le visa, et un billet Kaboul-Delhi, ça peut coûter cher".

Toute la machine bureaucratique "faite de lenteur et d’inertie", selon les termes de la Cimade, "est un scandale". Car, rappelle Gérard Sadik, avoir un visa pour faire venir ses proches est un droit, pas un privilège. "Le délai est totalement déraisonnable. La situation perdure et s’amplifie", déplore de son côté Jessica Lescs, avocate au barreau de Paris, chargée du dossier de quelque 70 familles afghanes, interrogée par Le Monde.

Entre le mois de janvier et juillet 2021, 431 visas ont été délivrés à des ressortissants afghans au titre de la réunification familiale, selon les chiffres de la Direction générale des étrangers de France (DGEF). À titre de comparaison, en 2020, 189 visas de regroupement familial avaient été accordés à des ressortissants afghans (sur un total de 2 396, toutes nationalités confondues). "C'est dérisoire", estime la Cimade.

"Il faut que la France fasse respecter la loi"

"Tout ce que nous demandons, c’est que la France fasse respecter la loi", insiste l'association. Depuis l’arrivée au pouvoir des Taliban, le 15 août, les réfugiés afghans en France ont ajouté l'angoisse à leur impatience. "Cela fait deux ans que je me bats pour faire venir ma femme et mes trois enfants", confie un réfugié afghan qui vit à Paris depuis le mois d’octobre 2018. "Ma famille est bloquée là-bas, les banques sont fermées, je ne peux plus leur envoyer de l’argent", explique-t-il. "De quoi vont-ils vivre ? Comment aller faire des courses ? Et puis, les femmes n’ont plus le droit de sortir", s'inquiète-t-il. "Il faut qu'ils soient exfiltrés vers la France."

>> À (re)lire : 2 600 Afghans évacués vers la France : "La prochaine étape pour eux, c’est la route vers l’autonomie"

Des solutions sont peut-être envisageables en "ouvrant de nouveaux postes consulaires", propose Gérard Sadik. Car de nouveaux obstacles géographiques sont apparus. "Si, avec l'arrivée des Taliban, les frontières ferment, comment aller récupérer son visa au Pakistan, en Inde ou en Iran ? Nous espérons que la France va prendre des mesures pour honorer ses engagements, pour faire respecter la loi".

Les avocats des quatre réfugiés ayant saisi le Conseil d’État demandent à Paris de mettre en place un protocole spécial, de délivrer à titre exceptionnel des "laisser-passer" pour que le regroupement familial soit examiné depuis Abu Dhabi, où la France avait établi un pont aérien avec Kaboul.

Au total, entre le 16 août et le 27 août, la France a exfiltré 2 600 ressortissants afghans de Kaboul via son pont aérien - principalement des artistes et des activistes.

 

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