Giorgina Kazungu-Haß est membre du parti SPD et dénonce les limites du modèle d'intégration allemand. Crédit : Picture alliance
Giorgina Kazungu-Haß est membre du parti SPD et dénonce les limites du modèle d'intégration allemand. Crédit : Picture alliance

Giorgina Kazungu-Haß est la première femme noire députée au Parlement régional de Rhénanie-Palatinat. À deux semaines des élections législatives, elle confie à InfoMigrants sa vision de l’intégration, du racisme et de l’accueil des réfugiés en Allemagne. Entretien.

Fille d'un père kenyan et d'une mère allemande, Giorgina Kazungu-Haß fait figure d’exception dans le monde politique allemand. Elle est la première femme noire élue au Parlement régional de Rhénanie-Palatinat.

Car si l’Allemagne est depuis 16 ans dirigée par une chancelière, Giorgina Kazungu-Haß estime qu'il est encore inimaginable qu'une femme noire puisse accéder à ce poste.

Plus généralement, l'accès à la politique pour les migrants et réfugiés reste très limité en Allemagne. Le Syrien d’origine Tareq Alaows en a fait les frais cette année. Il a été contraint de retirer sa candidature aux élections législatives après avoir été victime d'un déferlement d’attaques racistes.

À deux semaines des élections législatives du 26 septembre, Giorgina Kazungu-Haß, qui fait partie du parti socio-démocrate SPD, a accordé une interview à InfoMigrants et livre son point de vue sur l'état de la culture d'accueil en Allemagne.

InfoMigrants : En cas de victoire aux élections, quelle serait l’attitude de votre parti face à la situation en Afghanistan ? Estimez-vous que l’Allemagne devrait accueillir davantage de réfugiés afghans ?

Giorgina Kazungu-Haß : "Ici, dans la région de Rhénanie-Palatinat, nous sommes bien sûr prêts à continuer à accueillir des réfugiés afghans, mais nous aimerions voir une approche coordonnée au niveau fédéral.

Nous devons nous concentrer sur la question suivante : où avons-nous vraiment une influence ? Et cette question doit se poser au niveau fédéral et réunir toutes les forces vives du pays.

De plus, de toute évidence, dans le cas de l'Afghanistan, nous avons une obligation beaucoup plus forte que dans d'autres situations. Le retrait d'Afghanistan, qui a été si rapide, a entraîné des problèmes supplémentaires, et pas seulement pour les forces locales. Ma plus grande inquiétude concerne bien sûr les femmes, et surtout les filles en Afghanistan, qui sont maintenant à la merci des Taliban."


Des Afghans atterrissent à l’aéroport de Francfort, le 27 août 2021. Crédit : Reuters
Des Afghans atterrissent à l’aéroport de Francfort, le 27 août 2021. Crédit : Reuters


IM : Pensez-vous que l’arrivée de réfugiés afghans risque de provoquer une montée du racisme dans le pays ?

GK : "Oui, ce risque est toujours présent. Une part de la population est prête à la violence lorsqu'il s'agit d'exclusion, de racisme et de discrimination. L'accueil des réfugiés leur fournit une sorte de 'justification'. Il faut en tenir compte, mais il ne s'agit pas d'orienter la politique en fonction des actions de ces personnes, qui commettent des injustices et qui agissent dans l'illégalité.

C'est une erreur souvent commise par l’ensemble des partis politiques. On parle de 'préoccupations du public', alors qu'en réalité, il s'agit de personnes voulant agir de manière inhumaine et illégale.

Bien sûr, nous devons être préparés et être conscients que cela peut arriver. Mais cela ne doit jamais être la raison qui pousse à prendre une décision différente. La grande majorité de la population est tout à fait consciente qu’en étant l’un des pays le plus riche du monde, nous devons nous comporter en conséquence, c’est à dire en aidant et en accueillant ceux qui cherchent une protection."

IM : Considérez-vous que l'Allemagne est un pays d’intégration ?

GK : "C'est une question difficile. Le terme d’intégration englobe de nombreuses choses. Si l'on considère l’intégration de personnes qui immigrent en Allemagne, je trouve qu'il existe de bonnes approches, mais je ne qualifierais pas pour autant l'Allemagne de pays d’intégration.

L’image que l'Allemagne a d'elle-même est assez hétérogène, elle fait constamment l'objet de débats et de nombreux grands ouvrages tentent de définir ce qu’être "allemand" signifie finalement.

Chacun a sa propre interprétation de ce que doit être l’intégration des migrants. Mais ces interprétations sont souvent guidées par des intérêts personnels.

Il n’a toujours pas été possible de se mettre d'accord sur une loi sur l'immigration équitable, qui ne repose pas seulement sur l’argent que vous possédez ou sur les offres d’emploi dont vous disposez. Il faut aussi pouvoir venir en Allemagne simplement dans l’objectif d’apprendre et pour se développer.

Nous ne nous considérons toujours pas comme un pays d'immigration et cela répond également à la question de l’intégration. Accepter les personnes qui veulent vraiment faire partie de cette société n’est toujours pas un objectif national."

IM : Quelles évolutions avez-vous observé ces dernières années dans l’attitude envers les migrants en Allemagne ?

GK : Je ne pense pas que cela se soit beaucoup amélioré. Malheureusement, je peux le dire de ma propre expérience. J'ai l'impression qu'après 2015 [lorsque Angela Merkel a accepté d'accueillir les réfugiés syriens, ndlr], les choses se sont quelque peu normalisées. Même si les crimes de haine se produisent toujours, la situation était bien pire en 2015, lorsque des manifestations [anti-migrants, ndlr] ont crée une certaine atmosphère et un climat d’intimidation.

Cette fois, aussitôt la prise de pouvoir par les Taliban actée, ces mêmes personnes sont immédiatement revenues sur les réseaux sociaux en disant : 'Désormais, nous avons à nouveau l'occasion de répandre la haine contre les étrangers'. 

Aussi, ce ne sont pas seulement les personnes qui viennent d'arriver en Allemagne qui sont touchées - mais cela concerne tout le monde. Je suis une immigrée de la deuxième génération, née à Coblence, une ville plutôt ennuyeuse, et pourtant je le ressens aussi.

Quand on dit que l'accueil d'un plus grand nombre de migrants pèse sur l'économie ou coûte très cher, c'est du racisme. 

L'année 2015 a permis de lancer la discussion est c’est une bonne chose. L’Allemagne a toujours été un peu en retard sur ce sujet, ce qui est compréhensible parce qu'ici le racisme a une autre dimension, une autre signification. Le terme de racisme en Allemagne est immédiatement associé au national-socialisme. Mais le racisme est un phénomène mondial, et c'est bien que nous parvenions à en parler.


2015 avait été marquée par de nombreuses attaques contre des centres pour demandeurs d’asile dans l’est de l’Allemagne. Crédit : Picture alliance
2015 avait été marquée par de nombreuses attaques contre des centres pour demandeurs d’asile dans l’est de l’Allemagne. Crédit : Picture alliance


IM : Quels sont les principaux obstacles à la participation des migrants à la vie politique ?

GK : Malheureusement, il est très rare que des immigrés participent à la politique en Allemagne. Ils sont rares et je leur tire mon chapeau. Mon collègue Karamba Diaby [d’origine sénégalaise, ndlr] par exemple, a fait son doctorat ici, puis il est resté en Allemagne et se retrouve aujourd’hui membre du Bundestag [Parlement allemand, ndlr]. Mais encore une fois, c’est très rare.

En Allemagne, il y a une grande volonté d'aider, mais l’idée selon laquelle les personnes qui viennent ici, quel que soit leur statut, seraient un atout et que nous aurions besoin d'elles est peu répandue. 

Ceux qui viennent en Allemagne sont obligés de nous remercier tout le temps, car c’est le sentiment que nous leur donnons. On leur dit : 'Vous faites partie des rares élus qui ont le droit de rester ici alors remerciez nous !' En réalité, c’est à nous de les remercier, car sans eux, le pays ne fonctionnerait pas et les lumières s'éteindraient.

IM : Pensez-vous qu'une personne comme vous puisse devenir chancelière ?

GK : Non, il est impossible d'imaginer qu'une femme noire puisse devenir chancelière. Regardez l’élection à venir. Nous avons eu une femme chancelière pendant si longtemps, et malgré tout un traitement particulièrement dur est réservé à Annalena Baerbock [candidate du parti des Verts à la chancellerie, ndlr]. Alors je ne peux même pas imaginer ce qui arriverait à un candidat confronté à la discrimination sur plusieurs fronts, comme par exemple une femme noire.

Il y a d'autres pays qui gèrent mieux la situation. Par exemple, en Irlande, le vice-premier ministre [Leo Varadkar] est issu de l'immigration. Vous avez le maire de Londres [Sadiq Khan], et en Suède, une femme noire [Nyamko Ana Sabuni] fait partie du gouvernement. Mais pas en Allemagne.

Même au-delà d’une personne noire, nous n’avons eu aucun ministre d'origine turque ou italienne, qui sont beaucoup plus représentés ici. Où sont-ils ? Je me le demande tous les jours : pourquoi sont-ils si peu nombreux ? Alors oui, l'Allemagne est vraiment en retard à cet égard.

 

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