Ali, 13 ans, et son petit frère de 10 ans ont vécu plus d'une semaine à la rue avec leur famille après l'incendie de Moria. Ils montrent l'emplacement où se trouvait leur tente. Crédit : Dana Alboz, InfoMigrants
Ali, 13 ans, et son petit frère de 10 ans ont vécu plus d'une semaine à la rue avec leur famille après l'incendie de Moria. Ils montrent l'emplacement où se trouvait leur tente. Crédit : Dana Alboz, InfoMigrants

Un an après l’incendie de Moria, les conditions de vie dans le nouveau camp de Kare Tepe ne permettent toujours pas aux enfants d’avoir accès à une scolarité normale, ni à un environnement sûr, pourtant indispensable à leur développement. Reportage.

Au bout du champ d’oliviers qui s’étend derrière une partie du camp de Kara Tepe, cinq jeunes Afghans se faufilent au travers d’un trou dans le grillage. Pour Ali, 13 ans, son petit frère et leurs copains, ce trou dans le grillage mène à un peu de liberté et aux cours de sport de l’association Yoga and sports with refugees, un peu plus haut sur la colline.

Pour atteindre le hangar où l’association organise des cours de yoga, boxe ou encore zumba, il faut emprunter une rue qu’Ali connaît bien. L’année dernière, après l’incendie du camp de Moria, il a vécu là, dans une tente, avec ses parents, son frère et sa grande sœur pendant plus d’une semaine.

>> À lire : À Lesbos, un an après l’incendie de Moria, les migrants ont perdu tout espoir d'un accueil "plus humain"

Aujourd’hui, la famille vit dans le nouveau camp construit à la hâte, appelé Kara Tepe. Les enfants suivent quelques heures de cours par jour dispensés par l’Unicef à Moria. L’après-midi, Ali et ses copains adorent aller faire du kung fu au centre de Yoga and sports with refugees. Mais ce mercredi de septembre, c’est une grosse déception qui attend les jeunes Afghans. Les organisateurs demandent désormais aux personnes qui veulent venir faire du sport de présenter un test négatif au Covid. Ali et ses amis n’étaient pas au courant. Ils repartent bredouilles.


Le camp de Kara Tepe, le 7 septembre 2021. Crédit : Dana Alboz / InfoMigrants
Le camp de Kara Tepe, le 7 septembre 2021. Crédit : Dana Alboz / InfoMigrants


Scolarité intermittente

Pour les enfants de Lesbos, l’accès aux activités sportives et à la scolarité est au mieux intermittent. Les ONG d’aide aux demandeurs d’asile défendent l’éducation des jeunes migrants à l’école publique grecque. Mais, cela est de moins en moins la norme.

"Seul un très petit pourcentage d’enfants va dans les écoles publiques […] Certaines ONG organisent un peu d’éducation informelle. Mais ce n’est pas le but, le but c’est que les enfants puissent aller à l’école publique", défend Babis Petsikos, de l’association Solidarity Lesvos.

"Le gouvernement grec ne suit pas les règles nationales [sur la scolarité des enfants] sur les îles parce qu’ils disent que les gens ne vont pas y rester. Bien sûr, c’est difficile pour tout le monde parce que les enfants vont peut-être aller à l’école 2/3 mois puis partir, mais ce n’est pas une excuse. Même s’ils ne restent qu’un mois, les enfants doivent pouvoir suivre une scolarité", ajoute le militant.


Une salle de classe du centre de l'ONG One happy family. Crédit : Julia Dumont / InfoMigrants
Une salle de classe du centre de l'ONG One happy family. Crédit : Julia Dumont / InfoMigrants


Sur la colline qui surplombe le camp de Kara Tepe, One happy family fait partie de ces organisations qui proposent quelques cours aux enfants. Jusqu’à 1 000 personnes ont parfois fréquenté ce vaste centre qui propose toute sortes d’activités, du jardinage à la réparation de vélo. Mais avec les nouvelles restrictions de déplacement liées au Covid – les demandeurs d’asile doivent désormais se soumettre à un test pour sortir du camp – la fréquentation du centre a beaucoup baissé. En ce début d’après-midi, les salles de classe sont vides et les cahiers d’apprentissage en anglais, dari et arabe alignés dans les étagères.

"Un enfant qui voulait se noyer dans la mer"

Si le manque d’éducation est dénoncé par les différents acteurs qui viennent en aide aux demandeurs d’asile à Lesbos, ce sont les conditions de vie des enfants dans le camp de Kara Tepe qui inquiètent le plus les professionnels.

>> À lire : Grèce : les effets dévastateurs des camps de migrants sur les enfants

Dans son lumineux bureau, au premier étage de la clinique de santé mentale de Médecins sans frontières (MSF), à Mytilène, Artémis Christodoulou, psychologue, reçoit de nombreux enfants en souffrance.

Elle explique rencontrer chez ses patients "beaucoup de cas d’incontinence, des cauchemars, souvent des idées suicidaires et parfois des tentatives de suicide". "J’ai entendu un enfant de sept ans dire qu’il voulait se noyer dans la mer".

Pour elle, il ne fait aucun doute que les conditions de vie de ces enfants jouent un rôle très important dans leur mal-être. "Le camp n’est pas un environnement sûr. Certains patients ont peur de dormir sous la tente parce qu’ils ont peur que quelqu’un puisse entrer", rapporte la psychologue. Or, "si l’on ne procure un espace sûr aux enfants, en grandissant, ils restent dans un état de stress constant", souligne-t-elle.

"À sept ans, on n’est pas censé savoir ce qu’est une 'subsequent application'"

Ali confie lui aussi qu’il a "un peu peur" de dormir sous la tente, dans le camp de Kara Tepe. En deux ans à Lesbos, l’adolescent a-t-il connu un seul lieu de vie "sûr" ? Certainement pas à Moria où les vols et agressions étaient devenus quasi-quotidiens. Pas plus sur la dalle de béton en bord de route où la famille avait installé sa tente après l’incendie.

>> À lire : Reportage : une semaine après l'incendie de Moria, les migrants vivent toujours dans l'enfer de la rue

Dans le camp de Kara Tepe, le manque d’environnement sûr pour les enfants va de pair avec l’absence de lieu où parler des procédures administratives pour les parents "loin des oreilles des enfants". "Donc on voit des enfants parler de 'subsequent procedure' [procédure de recours en cas de rejet après un appel ndlr] alors qu’à sept ans on n’est pas censé savoir ce que c’est", déplore Artémis Christodoulou.


Delruba et son fils Irad, 5 ans. Crédit : Dana Alboz / InfoMigrants
Delruba et son fils Irad, 5 ans. Crédit : Dana Alboz / InfoMigrants


Irad, cinq ans, entend, comme beaucoup d’autres, ses parents s’inquiéter du rejet de leur appel et de la fin des indemnités qui sont normalement versées aux demandeurs d’asile. Sa mère, Delruba, 25 ans, est enceinte de neuf mois.

Sur le point d’accoucher, elle s’inquiète aussi de comment elle va parvenir à s’occuper d’un nouveau-né dans le camp. La vie dans le camp aura-t-elle des répercussions sur la santé de ses enfants ? Artémis Christodoulou met en garde : "Plus les enfants sont jeunes, plus le stress affecte leur cerveau. Donc si les enfants et les adolescents vivent constamment dans un état de stress, leur développement s'en ressentira forcément".

Julia Dumont, envoyée spéciale à Lesbos.

 

Et aussi

Webpack App