Carmela, 11 ans (à droite) se verrait bien devenir chanteuse d'opéra professionnelle. Crédit : Joseph Ataman
Carmela, 11 ans (à droite) se verrait bien devenir chanteuse d'opéra professionnelle. Crédit : Joseph Ataman

Leoluca Orlando, le maire historique de Palerme, a transformé la capitale sicilienne et ancien bastion de la mafia en un modèle de défense des droits des migrants. Cependant, avec la popularité croissante de l’extrême-droite au niveau local, la survie de cette vision d’intégration est plus menacée que jamais.

"Plus fort", lance le chef d’orchestre, tout en en claquant des doigts, au moment de faire entonner à sa chorale un nouveau couplet de la bande originale d'un film italien.

Voilà des mois que la chorale Arc-en-ciel ne s’était pas retrouvée à cause de la pandémie de coronavirus. Elle réunit des enfants issus des nombreuses communautés de migrants de la ville, qu'ils soient roumains, philippins ou bangladais. Les répétitions et les concerts sont devenus pour beaucoup un moyen de s’échapper d’un quotidien marqué par la précarité. 

"Quand je chante, j'ai l'impression de renaître", explique Carmela, une Ghanéenne de 11 ans. "Je veux faire de l'opéra, j'espère devenir professionnelle [...] je veux aussi aller au conservatoire".

La chorale a été fondée en 2014 par le Teatro Massimo, le majestueux opéra de Palerme, et la Consulta delle Culture, un organisme représentant les intérêts des migrants. 

"Nous venons tous de nations différentes", note Carmela. "Nous sommes de nombreuses voix différentes qui s'unissent en une seule et plus belle voix".

Palerme, ville la plus diversifiée d'Italie

Cette initiative s’inscrit dans le projet pionnier de Leoluca Orlando, le maire de Palerme. Depuis qu'il a libéré la ville de l'emprise de la mafia dans les années 80 et 90, il a cherché à transformer la capitale sicilienne en un modèle pour la défense des droits des migrants. Cependant, avec la popularité croissante de l’extrême-droite au niveau local, la survie de cette vision d’intégration est plus menacée que jamais.


Leoluca Orlando, maire de Palerme, est depuis des décennies un acteur politique majeur de la politique sicilienne. Crédit : DW
Leoluca Orlando, maire de Palerme, est depuis des décennies un acteur politique majeur de la politique sicilienne. Crédit : DW


En Italie, il existe peu de villes qui semblent aussi accueillantes pour les migrants que Palerme. Avec des résidents originaires de 127 pays, la population immigrée a presque triplé ces vingt dernières années, pour représenter actuellement quelque 24 000 habitants.

Palerme est ainsi la ville la plus diversifiée ethniquement en Italie. Les murs de son centre historique sont recouverts de panneaux de signalisation en plusieurs langues, en italien, en hébreu et arabe. Un mélange architectural fait de dômes mauresques, de monuments normands et d'éblouissantes mosaïques byzantines qui témoignent de siècles de brassage socioculturel.

Reste qu’en Italie, les migrants sans papiers - environ 600 000 en 2020 selon les estimations du gouvernement - sont souvent considérés comme des citoyens de seconde zone.

Ceux qui ne possèdent pas un permis de travail ou de résidence sont souvent contraints de gagner leur vie de manière illégale. Aussi, ils n'ont pas accès aux système de santé public ou encore aux services sociaux.

De plus, l’Italie pratique le droit du sang et n’accorde pas la nationalité aux enfants qui ne sont pas nés de parents italiens. Ainsi, bien qu'elle soit née en Italie, Carmela, qui vit avec des parents adoptifs siciliens, n'aura pas accès à la citoyenneté italienne avant l'âge de 18 ans.

"Citoyenneté d'honneur"

La chorale a contribué à quelque peu rétablir cet équilibre. "Les Italiens se sentent comme les patrons. Si votre peau est d'une autre couleur, ils vous traitent mal", dénonce Angela Assare, 13 ans et également originaire du Ghana. "Dans la chorale, nous sommes tous égaux. Cela nous rappelle que nous ne sommes pas des animaux."


La chorale Arc-en-ciel chantant au Teatro Massimo. Crédit : Teatro Massimo di Palermo
La chorale Arc-en-ciel chantant au Teatro Massimo. Crédit : Teatro Massimo di Palermo


Rudy, père de l’un des jeunes chanteurs, a quitté l'île Maurice et est arrivé sans-papiers à Palerme au début des années 2000. Au début, il travaillait illégalement dans un parking. Lui et sa femme Stephanie sautaient des repas pour pouvoir nourrir leur fils, Niguel. Désormais, le couple possède des permis de travail et chacun a décroché un emploi déclaré et stable. "Lorsque le chef d'orchestre a choisi Niguel [pour chanter dans la chorale], nous étions si fiers", se souvient Stephanie. "Nous sommes entrés dans le théâtre pour la première fois, et nous étions tellement impressionnés."

La chorale fait partie de toute une série d'initiatives locales en faveur des migrants. Le maire Leoluca Orlando a par le passé qualifié le permis de séjour italien de "nouvelle forme d'esclavage".

Il a ainsi offert aux nouveaux arrivants à Palerme une "citoyenneté d'honneur". En 2018, il a annulé au niveau local l'ordre de Matteo Salvini, alors ministre italien de l'Intérieur, obligeant les ports italiens de ne plus accueillir les bateaux de sauvetage de migrants. Enfin, lancée par l'administration de Leoluca Orlando en 2013, la Consulta delle Culture réunit des leaders chrétiens et musulmans dans des mosquées, organise des défilés multiculturels à travers la ville et a contribué à la rédaction d’un manifeste pro-migrants de Palerme.

Le maire de Palerme parmi les plus impopulaires d'Italie

Mais une bataille politique se prépare à Palerme en vue des élections locales au printemps prochain. Plusieurs élus conservateurs ont déjà décidé de rejoindre le parti de la Ligue de Matteo Salvini, laissant supposer que le parti est en passe de devenir la force d'extrême-droite droite dominante à Palerme. Pendant ce temps, la popularité de Leoluca Orlando est entrain de s’effondrer.

Après une pandémie étouffante sur le plan économique et la démission il y a un an de deux maires adjoints, un sondage du journal Il Sole 24 Ore a récemment fait figurer le maire de Palerme parmi les maires les plus impopulaires du pays.

L'été dernier, de nombreux habitants du centre historique de la ville ont exprimé ouvertement leur désaccord. "Palerme n'est plus comme avant. Maintenant, il y a des étrangers ici et nous ne nous entendons pas bien", assure Ottavio Pensionato, 70 ans, dans le quartier populaire de Capo. 

"Orlando nous a abandonnés. Il ne pense pas à nous, les Palermitains", estime Francesco Paolo, un trentenaire au chômage, assis sur une place au milieu de bâtiments menaçant de s'écrouler dans le quartier de Vucciria. "La première préoccupation de Salvini, ce sont les Italiens. Il aura mon vote."

 

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