Des exilés se trouvent dans le nouveau camp de Kara Tepe, à Lesbos, le 19 septembre 2020. Image d'illustration. Crédit : EPA
Des exilés se trouvent dans le nouveau camp de Kara Tepe, à Lesbos, le 19 septembre 2020. Image d'illustration. Crédit : EPA

Après l’incendie de Moria, en septembre 2020, l’accueil des migrants en Grèce devait être amélioré. Mais en un an, la pratique des "pushback" s’est généralisée en mer Égée et le gouvernement grec conservateur a fait voter au Parlement plusieurs lois durcissant considérablement les conditions d’obtention d’une protection internationale dans le pays.

Sur l’île grecque de Lesbos, l’aéroport a presque les pieds dans l’eau. Si l’on se tient devant le bâtiment, on voit la mer de l’autre côté de la route et, au loin, la Turquie qui se dessine nettement.

C’est à peu près là que Jean* a accosté, le 19 août dernier, avec une quarantaine d’autres personnes. Rencontré près du nouveau camp de Kara Tepe (aussi appelé Mavrovouni), le jeune Camerounais se souvient que lui et les autres passagers de son embarcation ont failli ne jamais arriver.

"Les garde-côtes ont jeté une corde pour bloquer notre moteur. Ils voulaient nous empêcher d’accoster. Finalement, nous avons tous réussi à sauter du bateau dans l’eau et à courir jusqu’au rivage", raconte-t-il en guettant l’arrivée du bus pour Mytilène.

Après plusieurs jours à errer dans les collines au-dessus de l’aéroport, Jean raconte avoir été intercepté par la police puis placé en quarantaine pour une semaine. Le jeune Camerounais vit désormais dans le nouveau camp de Kara Tepe et a demandé l’asile.

Refoulements quasi-systématiques

Les témoignages de refoulements ou de tentatives de refoulements comme celui de Jean se multiplient sur les îles de la mer Égée et à la frontière turque, près du fleuve Evros, dans le nord de la Grèce. Le Legal centre Lesvos, une ONG qui apporte de l’aide juridique aux exilés à Lesbos, en a répertorié 17, ayant eu lieu entre mars et décembre 2020, en mer ou bien sur terre, à la suite de l’arrivée d’une embarcation sur le sol grec.

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Dans son rapport "Crimes contre l’humanité en mer Égée", publié en février 2021, l’ONG dénonce une pratique quasi-systématique des refoulements de migrants en mer Égée, pointant les milliers d’"arrivées manquantes" sur les côtes grecques en 2020 et 2021, par rapport à 2019.

"Le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a indiqué qu'un peu plus de 9 600 migrants ont atteint la Grèce par la mer au cours de l'ensemble de l'année 2020, ce qui représente une diminution de 85 % par rapport à 2019 - et équivalent au nombre d'arrivées sur les îles grecques au cours du seul mois de novembre 2019", précise le rapport.

Pour l'ONG, des milliers de personnes ont continué à partir des côtes turques, comme les années précédentes, mais ne sont jamais arrivées en Grèce car beaucoup ont été refoulées.

Marion Bouchetel, avocate pour le Legal centre Lesvos, estime que les refoulements constituent, depuis mars 2020, une "politique par défaut". "Cela représente une violation des droits de l’Homme totale", s’indigne la Française, interrogée par InfoMigrants.

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Le Legal centre Lesvos a présenté devant la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) cinq dossiers de groupes de personnes ayant été expulsées, dans l'espoir de faire reconnaitre la culpabilité de la Grèce dans cette violation. Mais l’avocate admet que les chances d'aboutir à une issue satisfaisante sont faibles. "Nous aurons les décisions de la CEDH dans deux ou trois ans […] Dans le meilleur des cas, les demandeurs obtiendront un petit peu d’argent."

La Turquie, pays tiers sûr

Les renvois d’exilés en Turquie ont par ailleurs été facilités par la décision du gouvernement grec de reconnaître, en juin, la Turquie comme pays tiers sûr pour les demandeurs d'asile originaires de Syrie, d'Afghanistan, du Pakistan, du Bangladesh et de Somalie.

À leur arrivée en Grèce, les personnes originaires de ces pays – soit la grande majorité des demandeurs d’asile – ne sont donc plus interrogés sur les menaces qui les visaient dans leur pays mais uniquement sur la Turquie.

"L’entretien dure 15 minutes et il suffit de démontrer que la personne a un lien avec la Turquie pour qu’elle soit renvoyée. Mais ce lien peut être extrêmement faible, comme le fait que la personne soit musulmane alors que la Turquie est un pays majoritairement musulman, par exemple", s’indigne Marion Bouchetel.

C’est ce à quoi ont dû faire face Nidah et son mari. Ce couple de Syriens arrivés à Lesbos en 2019 ont vu leurs demandes d’asile rejetées plusieurs fois. "On nous disait que la Turquie était un pays sûr pour nous et qu’on pouvait y retourner", explique à InfoMigrants Nidah, le visage à moitié dissimulé par un voile gris et violet. Le couple n’a pourtant passé que trois semaines en Turquie avant d’arriver en Grèce et n’a aucun lien personnel ou familial avec le pays.

En théorie, la Turquie était déjà considérée comme un pays tiers sûr pour les Syriens depuis 2016 et la signature de l’accord entre l’UE et la Turquie. Mais des exceptions étaient souvent faites et les personnes vulnérables n’étaient pas renvoyées. La nouvelle législation ne tient plus compte de la vulnérabilité des personnes et tout demandeur ayant un semblant de lien avec la Turquie peut y être renvoyé.

Nidah et son mari ont eu de la chance. Leur demande d’asile a finalement été acceptée en mai dernier.

De nombreuses ONG de défense des droits des migrants ont dénoncé cette mesure, soulignant que la Turquie pratiquait des renvois de Syriens et d’Afghans vers leur pays d’origine.

Accélération des procédures d’asile

Depuis septembre 2020, le parlement grec a également adopté des mesures permettant d’accélérer les procédures de demande d’asile et ainsi de rejeter au plus vite les personnes déboutées.

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À Lesbos par exemple, les exilés sont envoyés, à leur arrivée, en quarantaine pour une période d’une ou deux semaines, puis doivent se présenter quelques jours plus tard à leur entretien de demande d’asile, sans avoir pu s’entretenir avec un avocat. "Les avocats ne sont obligatoires qu’en deuxième instance, souligne Marion Bouchetel. Mais les avocats désignés sont souvent à Athènes, les exilés ne les rencontrent pas."

Résultat : "Les gens sont rejetés à la chaîne", condamne l’avocate.

Les procédures expéditives donnent lieu à des situations proches de l’absurde. À Lesbos, InfoMigrants a rencontré des personnes arrivées en 2019 sur l’île et dont les dossiers de demande d’asile n’ont toujours pas abouti alors que des personnes arrivées il y a quelques semaines ont, elles, déjà eu une réponse.

Pour Marion Bouchetel, toutes ces nouvelles mesures sont "un message pour que les gens ne viennent pas". "C’est une manière de réduire les flux par la dissuasion", constate-t-elle avec dépit.

Début septembre, le ministre grec de l’immigration Notis Mitarakis l’avait annoncé sans ambiguïté : "Nous ne redeviendrons plus jamais la porte d'entrée ouverte que nous étions les années passées, avec les conséquences que nous, insulaires, avons vécues en première ligne."

*Le prénom a été modifié

 

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