Un groupe de migrants, notamment d'Afghanistan et d'Irak, interpellés à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne, août 2021. Crédit : Imago
Un groupe de migrants, notamment d'Afghanistan et d'Irak, interpellés à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne, août 2021. Crédit : Imago

Les garde-frontières polonais envoient des SMS à ceux qui tentent d’entrer dans le pays depuis la Biélorussie. Dans ces messages, ils avertissent les migrants que la frontière est fermée et les appellent à retourner à Minsk.

"La frontière polonaise est fermée. Les autorités biélorusses vous ont raconté des mensonges. Retournez à Minsk !" Voilà le contenu du message des garde-frontières polonais que des migrants en Biélorussie ont reçu sur leur téléphone portable pour les dissuader de rejoindre la Pologne.

L'agence de presse allemande DPA rapporte que la Pologne envoie ces SMS à tous les migrants qui se trouvent à portée du réseau de téléphonie mobile polonais. Outre cet avertissement et cette injonction à rebrousser chemin, les messages contiennent un lien vers le site internet du ministère polonais de l’Intérieur, où la situation à la frontière est expliquée en anglais, en arabe et en russe.

Des "pilules étranges"

Sur Twitter, le ministre polonais de l’Intérieur, Mariusz Kaminski, appelle également les migrants à ne pas prendre "les pilules que distribuent les soldats biélorusses".

Cette question des "pilules" a récemment été évoquée lors d’une conférence de presse le 27 septembre dernier.


Des migrants notamment se massent à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne. Crédit : SOPA Images
Des migrants notamment se massent à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne. Crédit : SOPA Images


Stanislaw Zaryn, porte-parole du ministre coordinateur des services spéciaux polonais, a ainsi affirmé avoir été informé par les autorités lituaniennes que les forces de l'ordre biélorusses distribuaient des "pilules étranges" aux migrants pour les aider à "survivre" lors du passage de la frontière vers l'Union européenne (UE).

Stanislaw Zaryn a assuré que "les Biélorusses ont donné de la méthadone [un médicament utilisé pour notamment traiter la dépendance à l’héroïne, ndlr] à un groupe de migrants."

Le ministre polonais de l'Intérieur, Mariusz Kaminski, a ajouté que les informations reçues par les services lituaniens étaient "très précises". 

Il a cité un incident qui se serait produit le "22 juillet près de Druskininkai, où les garde-frontières lituaniens ont arrêté un groupe de 15 Irakiens et Russes d'origine tchétchène. Le groupe comprenait deux enfants, âgés de six ans et un an et demi".

Selon Mariusz Kaminski, lors des interpellations, les parents ont expliqué aux policiers lituaniens être incapables de réveiller leurs enfants auxquels les forces de l’ordre biélorusses auraient donné "deux pilules" pour qu'ils "ne pleurent pas lors du passage de la frontière."

D’après le ministre, les deux enfants ont été hospitalisés à temps et ont pu être sauvés.


La police polonaise a renforcé sa surveillance de la frontière avec la Biélorussie. Crédit : EPA
La police polonaise a renforcé sa surveillance de la frontière avec la Biélorussie. Crédit : EPA


La Pologne, tout comme ses voisins baltes, accusent Minsk d'utiliser les migrants comme une arme, afin de faire pression sur l'UE pour qu'elle annule les sanctions imposées au pouvoir biélorusse depuis la réélection contestée du président Alexandre Loukachenko, qui règne d’une main de fer sur le pays et fait réprimer toute opposition.

Refoulements illégaux

À la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, les migrants dénoncent également les agissements des forces de l’ordre polonaises. Elles sont accusées de refoulements illégaux en empêchant les migrants de franchir la frontière et de déposer une demande d’asile en Pologne, ce qui est contraire au droit international et européen. Les corps inanimés de cinq personnes ont déjà été retrouvés dans la région.

Un exilé a raconté au journal polonais Gazeta Wyborcza qu'après avoir été repoussé de Pologne vers la Biélorussie, il avait été récupéré par les autorités biélorusses, roué de coups, puis ramené à nouveau dans la zone frontalière.

>> À (re)lire : "Cette nuit-là, il ne faisait que trois degrés" : en Pologne, les refoulements des garde-frontières mettent en péril la vie des migrants

En début de semaine, la fondation polonaise d’aide aux migrants Ocalenie, a publié une série de messages qu'elle dit avoir reçus de la part de migrants et affirme être en "contact téléphonique régulier avec un groupe de demandeurs d'asile bloqués à Usnarz Górny, à la frontière biélorusse avec la Pologne", depuis le 3 septembre.

Dans un communiqué de presse envoyé à la Deutsche Welle le 28 septembre, la fondation explique avoir attendu avant de publier ces échanges pour des questions de sécurité du groupe. Selon Ocalenie, les messages reçus ont fini par devenir "si dramatiques" que la fondation a choisi d'en faire part aux médias.

Les enregistrements des conversations ont ainsi été publiées sur YouTube avec l’accord des migrants concernés.



La dernière conversation a eu lieu le 21 septembre. Lors de cet appel, une femme, qui se fait appeler Gul, explique que le groupe est "assis entre les fils barbelés de la Pologne et de la Biélorussie". Puis elle lance un appel aux autorités polonaises : "Que sommes-nous censés faire ? Vous savez qui dirige l'Afghanistan. Vous savez, de par votre propre histoire, ce que c'est d'être réfugiés, lorsque l’on n’est pas chez soi, lorsque l’on n’a pas de quoi manger."

"Sauvez-nous de la mort"

"Ayez pitié de nous, poursuit Gul dans l’enregistrement. Emmenez-nous loin d'ici, quelque part à l'intérieur du pays. Nous ne demandons qu'une chose : sauvez-nous de la mort. Si vous ne voulez pas accorder une protection, sauvez-nous au moins de la mort."

Elle ajoute souffrir de douleur au dos, et que "les agents des deux côtés de la frontière peuvent voir notre état. Nous leur demandons d'avoir pitié. Ils voient l'état dans lequel nous sommes". L'extrait de l'appel se termine en sanglots.


Dans un autre appel du 21 septembre, un certain Masoud raconte que le groupe est composé de 32 personnes "assises depuis 42 jours, affamées, frigorifiées et dans un très mauvais état", alors que depuis trois jours, "il pleut jour et nuit". 

Selon Masoud, au moment de l’appel, "entre quatre et dix personnes pourraient mourir dans les prochains jours", parce qu'elles sont, "simplement couchées dans leurs tentes, dans un très mauvais état, avec des maux de tête et des maux d'estomac."

L’homme finit par lancer aux autorités polonaises : "Si nous restons ici et mourons, prendrez-vous soin de nos cadavres ?"

Un autre membre du groupe, nommé Abdul Hafiz, a expliqué à la fondation le 11 septembre qu'en raison "de la faible quantité de nourriture consommée, les personnes détenues à Usnarz ne vont aux toilettes que tous les quatre ou cinq jours."

Quelques jours plus tard, le 13 septembre, Abdul Hafiz raconte que "le groupe a essayé de chanter pour se remonter le moral. Mais tous sont si faibles que personne n’est parvenu à se souvenir des paroles d’une chanson."

 

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