Des gendarmes démantèlent un campement de migrants à Calais, en octobre 2019. Crédit : Mehdi Chebil pour InfoMigrants
Des gendarmes démantèlent un campement de migrants à Calais, en octobre 2019. Crédit : Mehdi Chebil pour InfoMigrants

Harcèlement policier, destructions quotidiennes des lieux de vie, restriction de l'accès à l'aide humanitaire... Dans un rapport paru jeudi 7 octobre, l'ONG Human Rights Watch épingle à nouveau la politique des autorités françaises envers les exilés survivant dans le Nord, plus particulièrement à Calais.

"Infliger la détresse : Le traitement dégradant des enfants et adultes migrants dans le nord de la France" : le titre du rapport de Human Rights Watch, paru ce jeudi 7 octobre, est éloquent. Selon les associations interrogées, environ deux mille personnes, dont au moins 300 mineurs non-accompagnés, vivaient dans des campements informels à Calais et ses alentours à la mi-2021. Pour réaliser son rapport, HRW a interrogé 60 exilés, dont 40 s'identifient comme MNA.

Leurs lieux de vie sont quotidiennement détruits. Le rapport de HRW cite les données recueillies par Human Rights Observers, un collectif produisant des comptes-rendus mensuels détaillés des expulsions et destructions de matériel par les forces de l'ordre. En 2020, pas moins de 950 expulsions ont eu lieu à Calais, tandis que plus de 5000 tentes et bâches, ainsi que des centaines de sacs de couchage, ont été saisis. HRW relate également que des tentes sont régulièrement tailladées par des sociétés de nettoyage, sous supervision de la police.

Les migrants anticipent ces expulsions en quittant temporairement leur lieu de vie, "entre 20 et 30 minutes, avant de retourner s’y installer", précise le rapport. "Un matin sur deux, on récupère nos tentes, puis on les replace une fois que la police a regardé partout", confie Irfan R., un Syrien de 17 ans.

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En règle générale, les lieux de vie sont expulsés toutes les 48 heures, calcule HRW. Un rythme instauré depuis "mi-2018". Déjà en 2019, Leilani Farha, rapporteuse spéciale des Nations Unies sur le logement convenable, observait que ces tactiques policières engendraient "un cercle vicieux d’expulsions forcées et d’augmentation du nombre de sans-abri et de campements de courte durée".

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Ces expulsions ont un lourd impact sur la santé physique et mentale des migrants. "Les exilés ne peuvent dès lors plus se reposer et restent constamment en veille. Ils sont visiblement dans un état d’épuisement physique et mental", relevait la Défenseure des droits, Claire Hédon, en septembre 2020.

Restriction de l'aide, pression sur les bénévoles

Ces techniques policières concernent aussi les bénévoles. HRW affirme que "les policiers ont par ailleurs harcelé des bénévoles de Human Rights Observer (HRO), d'Utopia 56 et d’autres associations non gouvernementales qui observent la police lors des expulsions". Les freins au travail associatif passent aussi par la multiplication des amendes liées au code de la route, selon l'ONG. "Pression des pneus insuffisante, pare-brise ébréché, clignotant actionné dans un délai trop court avant de tourner, stationnement illicite" sont autant de motifs, listés par le rapport, qui reviennent à "créer des obstacles à la délivrance d’aide humanitaire".

De fait, la réponse aux besoins primaires est devenue "un combat quotidien", relate HRW. S'agissant des distributions menées par les autorités, elles "ne sont pas organisées dans tous les lieux de vie". Et peuvent avoir lieu en même temps que des expulsions, ce qui "oblige les personnes à choisir entre recevoir ces denrées de base ou bien conserver leurs tentes, bâches et autres possessions".

Accès à l'eau, à la nourriture, recharge des téléphones... Les associations tentent de combler ces lacunes. Mais elles sont, là encore, entravées. Un arrêté préfectoral interdit, depuis septembre 2020, les distributions de nourriture dans plusieurs endroits de la ville. Cet arrêté a été prolongé "plus d’une dizaine de fois", rappelle l'ONG. Il est encore en vigueur, jusqu’au 18 octobre 2021.

Pour les femmes exilées, ces problématiques sont aggravées. "Les campements de fortune à Calais ne disposent pas de toilettes séparées", note HRW. Quant aux toilettes existantes, elles ne sont "pas correctement éclairées, exposant les femmes et les filles à des risques particuliers". Enfin, la difficulté constante d'accéder à l'eau "pose des problèmes particuliers aux femmes et aux filles lors de leurs menstruations".

Des politiques constituant "un échec flagrant"

"Ces pratiques abusives s’inscrivent dans une politique de dissuasion plus globale des autorités, visant à supprimer ou à éviter tout ce qui pourrait, à leurs yeux, attirer les migrants dans le nord de la France" conclut HRW. Une affirmation corroborée par le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin lui-même, qui déclarait en juillet 2021 : "La consigne que j’ai donnée pour éviter de revivre ce que les Calaisiens ont connu il y a quelques années, c’est la fermeté des forces de l’ordre. Cette fermeté va avec une présence très forte et des opérations toutes les 24 ou 48 heures".

Ces politiques du "zéro fixation" sont "un échec flagrant, et entraînent de graves souffrances" affirme Bénédicte Jeannerod, directrice France de l'ONG. Les chiffres des traversées de la Manche le prouvent : celles-ci ne décroissent pas. Selon la préfecture, plus de 15 000 migrants ont tenté la traversée entre le 1er janvier et le 31 août 2021. Sur toute l'année 2020, ces tentatives avaient concerné près de 9500 personnes.

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Parmi les recommandations de HRW, il est suggéré aux préfectures de collaborer avec le département pour trouver des solutions alternatives d'hébergements. Quant aux mineurs non-accompagnés, les services de l'Aide Sociale à l'Enfance "devraient faire davantage" pour les informer de leurs droits, insiste l'ONG.

"Nous protestons contre l'injustice et défendons nos droits"

En résonance avec ces constats, un collectif d'exilés appelle à une manifestation à Calais, le vendredi 8 octobre, en fin d'après-midi. "Nous avons été patients avec les souffrances et les tragédies dans lesquelles nous vivons. Aujourd’hui nous manquons de patience, alors nous avons décidé de protester", écrivent les migrants dans une lettre parue ce jeudi 7 octobre.

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Ce ras-le-bol fait suite au décès d'un jeune homme, Yasser, fin septembre. "Nous protestons contre l’injustice et l’absence de médias, et défendons nos droits, nos droits perdus et le droit de l’âme pure et innocente qui a été tuée la semaine dernière", conclut l'appel.

 

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