Le cimetière de migrants anonymes de Sidiro, à la frontière turque. Crédit : InfoMigrants
Le cimetière de migrants anonymes de Sidiro, à la frontière turque. Crédit : InfoMigrants

Depuis plusieurs années, les corps de migrants non-identifiés reposent à Sidiro, un petit village grec à quelques kilomètres de la frontière turque. Beaucoup sont morts noyés en tentant de traverser l’Evros, d’autres sont décédés d’hypothermie ou ont été victimes d’accidents de la route. Il y aurait 200 corps enterrés dans le village, sans nom et sans date.

Charlotte Boitiaux, envoyée spéciale en Grèce.

Les mauvaises herbes grimpent sur les plus anciennes sépultures. Quelques roses fanées, brûlées par le soleil, surplombent ici et là des mottes de terre. Sûrement les restes de funérailles anciennes. Ici, dans le cimetière de migrants anonymes de Sidiro, un petit village grec, à 30 km de la Turquie, reposent environ 200 migrants.

Ni l’imam du village, ni le maire ne semblent connaître le nombre précis de tombes. Ni même combien de ces défunts sont des femmes ou des hommes. "Il y avait déjà beaucoup de personnes enterrées là, bien avant mon arrivée", se justifie l’imam qui dit s'occuper des lieux depuis trois ans, après le départ en retraite de l'ancien moufti. Quand a été enterré le premier migrant ? Personne ne sait.

L’endroit, en haut d’une colline, est visible depuis la petite mosquée du village. L’accès y est cependant compliqué. Pas un panneau n’indique l’emplacement du cimetière anonyme. Pour y accéder, il faut être accompagné, emprunter un sentier non balisé. À l'entrée du cimetière, aucune plaque. À croire que l'endroit doit rester discret. Que ces morts anonymes doivent aussi être invisibles.

"Pourquoi voulez-vous y aller ?", s'agace le maire du village, Panagiotis Kalakikos, joint par téléphone. "C'est juste un cimetière, pourquoi vous posez autant de questions. Ne préférez-vous pas vous occuper des vivants ?"


Crédit : InfoMigrants
Crédit : InfoMigrants


Enterrés selon les rites musulmans

Ici, chaque tombe, sans dalle, ni stèle, est marquée d’une pierre blanche. "Je m’occupe des rituels funéraires", continue l’imam qui observe les tombes sans bouger. "Quand un corps arrive ici, il est enterré selon la tradition musulmane".

Selon le maire de la commune, les migrants identifiés comme chrétiens sont enterrés dans un autre cimetière. Nous ne saurons pas où. Le sujet dérange. Comment savoir lequel de ces inconnus était de confession musulmane ou chrétienne ? L’imam et le maire ne répondent pas.

Au fond du cimetière, trois trous ont été creusés. Le religieux s’attend donc à l’arrivée de nouveaux corps. "Nous creusons en avance à cause de l’état de décomposition des corps quand ils arrivent. Nous pouvons les inhumer plus rapidement". Ce sont les femmes du village qui s’occupent du défunt, qui aident à le laver, avant de le mettre en terre.

Le cimetière n'est pas laissé à l'abandon, se justifie l'imam. L’entretien des lieux est assuré par une personne d’une ville voisine, Komotini. "Il vient une fois par mois, il s’assure que tout est en ordre, il nettoie les tombes".

Peu de gens viennent se recueillir. Les villageois ne montent jamais jusqu'ici pour fleurir les tombes. Deux enfants sont enterrés à Sidiro. "L’un d’eux a été victime d’un accident de la route", dit simplement l’imam. "Personne ne vient le voir".

Morts noyés, de froid, ou d'accidents de la route

Les morts du cimetière anonyme de Sidiro ont tous été retrouvés dans la région de l’Evros. Certains sont morts noyés en tentant la traversée depuis la Turquie voisine. D’autres sont morts de froid dans les forêts alentours. Les corps ont tous transité par l’hôpital d’Alexandropoulis, le chef-lieu de la région. Ils ont été autopsiés dans le service du médecin légiste, Pavlos Pavlidis. "Ce sont les corps non réclamés, sans identité, qui reposent à Sidiro", explique-t-il.

>> À relire : La frontière de l'Evros, un no man’s land grec ultra-militarisé où "personne n'a accès aux migrants"

Quelques tombes se distinguent des autres. La sépulture d’une femme afghane porte une inscription. Elle a été enterrée en février 2021. Un peu plus loin, il y a la tombe d’une Syrienne. L’inscription indique qu’elle est morte en 2014. "Le corps a été identifié, la famille a préféré l’enterrer ici", explique l’imam sans s’attarder sur le sujet.

Depuis le début de l'année, 38 migrants sont décédés dans la région de l'Evros, selon le bilan établi par Pavlos Pavlidis. Ces 20 dernières années, le médecin légiste dit avoir autopsié 500 personnes.


La mosquée du village de Sidiro, en Grèce. Crédit : InfoMigrants
La mosquée du village de Sidiro, en Grèce. Crédit : InfoMigrants


 

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