Un centre de détention pour migrants, en Libye. Crédit : InfoMigrants
Un centre de détention pour migrants, en Libye. Crédit : InfoMigrants

Un jour d'août, Phyllie reçoit un coup de téléphone : son petit frère de 19 ans a été tué dans une prison libyenne alors qu'il tentait de s'enfuir. Cette femme de 43 ans, qui vit en France, confie à InfoMigrants avoir du mal à faire son deuil, sans pouvoir récupérer le corps de son frère et lui offrir une sépulture. Témoignage.

"Mon petit frère de 19 ans, Daouda, rêvait de venir en France. Mon père, qui est retourné vivre en Guinée après des années dans l’Hexagone, a fait des pieds et des mains pour lui obtenir un visa.

Mon papa ayant la double nationalité, française et guinéenne, et moi étant née en France, on avait bon espoir.

Mais on a essuyé que des refus. C’est honteux car Daouda ne pouvait même pas venir quelques jours en France pour me rendre visite ou accompagner notre père.

Phyllie est née en France d'une première union de son père. Celui-ci, franco-guinéen, est retourné vivre en Guinée après sa retraite où il a eu un autre fils, Daouda, en 2002. Phyllie rendait parfois visite à son père et son frère à Conakry. La dernière rencontre remonte à 2019.

En janvier 2021, mon père est venu me voir à Paris. Il a laissé un peu d’argent à mon frère pour s'acheter un billet d'avion au cas où il obtiendrait un visa.

Mais quelques jours après l’arrivée de mon père, on a appris que Daouda avait utilisé cet argent pou quitter la Guinée. Il se trouvait en Algérie. Il essayait d’atteindre la France par la voie illégale.

"Une fois en Libye, le piège se referme"

Deux mois plus tard, en mars, mon petit frère m’a appelée pour me dire qu’il était en Libye. J’ai tout de suite paniqué car je connais les conditions de vie des migrants dans le pays. J’étais catastrophée. Je lui ai dit de rentrer en Guinée, qu'on trouverait une solution pour venir légalement et de manière sécurisée en France.

Mais une fois en Libye, il est trop tard. Le piège se referme.

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Il a demandé de l’argent à mon père pour tenter la traversée de la Méditerranée à bord d’un canot de fortune. Mon père lui a passé un savon mais il a fini par lui envoyer la somme demandée, 2 500 euros. Il n’avait pas le choix, Daouda était bloqué en Libye. Sa seule issue était la mer.

Mon frère a tenté la traversée mais a été intercepté en mer. Il a rappelé mon père quelques semaines plus tard pour lui redemander de l’argent et essayer une nouvelle fois de monter dans un canot. Là-encore, il a été récupéré en mer par les garde-côtes libyens et envoyé en prison.

Phyllie ne sait pas dans quelle prison son frère a été envoyé.

Le dernier appel de Daouda date du 31 juillet. Il a supplié mon père de lui envoyer de l’argent pour sortir de détention. Mais le temps que mon père réunisse l'argent, il était déjà trop tard.

"Mon frère a été tué comme un animal"

Début août, on a reçu un coup de téléphone de Libye et un autre de Guinée [certainement un appel des geôliers ou des passeurs, ndlr]. Lors du premier appel, un homme nous a d’abord dit que Daouda était blessé, puis il y a eu un autre appel. On nous a dit qu’il était mort en prison. Il aurait essayé de s’évader avec d’autres jeunes et a été abattu par les gardiens. En tout six personnes seraient mortes ce jour-là.

Je suis en colère, il a été tué comme un animal.

InfoMigrants a vérifié cette information auprès de sources en Libye. Une fusillade a en effet eu lieu début août dans une prison libyenne, en banlieue de Tripoli, après une tentative de fuite de plusieurs migrants. Six personnes seraient mortes et plusieurs autres blessées.

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C’est très dur de faire le deuil de mon petit frère dans ces circonstances. C’est terrible, on n’a pas de corps, pas de tombe. C’est un peu irréel. Comment lui rendre hommage ?

Daouda était jeune et naïf. Il ne connaissait pas les risques. Il s’est jeté dans la gueule du loup.

Combien de jeunes Africains meurent de cette façon, sans que personne ne le sache ? Il faut leur dire que c’est une erreur d’aller en Libye, ne tombez pas dans ce piège !"

 

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