L'effondrement politique s'accompagne d'un effondrement économique. De nombreux Afghans ne touchent plus de salaire depuis plusieurs mois. Crédit : Reuters
L'effondrement politique s'accompagne d'un effondrement économique. De nombreux Afghans ne touchent plus de salaire depuis plusieurs mois. Crédit : Reuters

Face à la crise politique et économique, les Afghans sont de plus en plus nombreux à faire appel aux services de trafiquants pour fuir le pays. Les passages illégaux ont considérablement augmenté depuis les villes comme Zarandj, frontalière avec l'Iran. Des femmes et des enfants se trouvent dans ces convois qui espèrent rejoindre l'Europe.

Zarandj a été la première capitale provinciale à tomber aux mains des Taliban au début du mois d'août dernier. La ville, située dans la province de Nimroz, dans le sud-ouest de l'Afghanistan et proche de la frontière iranienne, a toujours été un important carrefour commercial.

Mais Zarandj est aussi devenu une plaque tournante pour les passeurs. Selon reportage diffusé le 9 novembre dans l'émission Today de la BBC, la ville était déjà un haut lieu du trafic d’êtres humains en 2014 et en 2015. Avec la prise de pouvoir des fondamentalistes religieux, le nombre de personnes cherchant à monter à bord de camionnettes censées les faire passer illégalement la frontière a augmenté de façon considérable.

"Nous avons suivi différentes étapes de la route migratoire et on constate partout une progression des infrastructures pour soutenir ces voyages", explique David Mansfield, conseiller auprès du gouvernement britannique, de l'ONUDC (Office des Nations unies contre la drogue et le crime), de la Banque mondiale, ou encore de l’agence allemande de coopération internationale pour le développement GIZ.


La ville afghane de Zarandj, frontalière avec l'Iran.
La ville afghane de Zarandj, frontalière avec l'Iran.


Augmentation des frais des passeurs

Il y a un an, le Mixed Migration Centre (MMC) avait rédigé un rapport sur les effets de la pandémie de coronavirus sur le trafic de migrants en Asie, en particulier en Afghanistan.

Le MMC avait alors déjà constaté une augmentation des tarifs des trafiquants dans des villes comme Zarandj pour passer en Iran ou encore en Turquie, afin de rejoindre l’Europe. 

Selon le rapport, qui se base sur de nombreux témoignages, les passeurs exigeaient fin 2020 en moyenne 1 710 dollars (près de 1 500 euros) par personne pour se rendre en Turquie.

Un Afghan de 35 ans explique notamment que des pays comme l'Iran ont posté davantage de gardes-frontière et mis en place "plus de points de contrôle sur le trajet. Du coup, les passeurs doivent payer des pots-de-vin à davantage de personnes".


Des migrants afghans attendant de passer de la Grèce en Turquie. Crédit : Imago
Des migrants afghans attendant de passer de la Grèce en Turquie. Crédit : Imago


Les trafiquants se tourneraient également vers des itinéraires de plus en plus dangereux pour contourner les check-points.

Dans le reportage de la BBC, David Mansfield note que les passeurs avaient, jusqu'à présent, considéré les années 2014 et 2015 comme leur "apogée" en termes de nombre de voyages vers l’Europe. Mais ces dernières semaines, le nombre de personnes tentant de franchir la frontière sans papiers aurait doublé à certains endroits.

En 2014 et 2015, entre 200 et 250 camionnettes quittaient chaque jour des villes comme Zarandj. D’après David Mansfield, "ces dernières semaines, ce chiffre a doublé. Tous les indicateurs montrent que l'hiver sera très difficile. Je pense que nous allons voir beaucoup plus de gens partir. Et si l'on y ajoute ceux qui sont déjà partis, je pense que l'on verra un grand nombre de personnes se trouver en route pour l'Europe."

Crise économique

Secunder Kermani, journaliste de la BBC, explique avoir observé le départ de plus de 50 camionnettes en moins d'une heure. Chaque véhicule transportait, entre 18 et 20 personnes, entassées les unes sur les autres. 

Si la majorité sont des hommes, quelques femmes et enfants se trouvaient également à l'intérieur, à l’image d’une enseignante qui a répondu aux questions de la BBC. "Que pouvons-nous faire ? Nous n’avons pas d’autre choix pour faire manger nos enfants", lance-t-elle, expliquant que même si son école à Kaboul est toujours ouverte, elle est ses collègues n’ont plus été payées par le gouvernement depuis trois mois.


La communauté internationale reste hésitante à établir des relations diplomatiques avec les talibans. Crédit : Picture alliance
La communauté internationale reste hésitante à établir des relations diplomatiques avec les talibans. Crédit : Picture alliance


Fuite des classes moyennes 

InfoMigrants a également constaté que de plus en plus de personnes de la classe moyenne quittent l'Afghanistan. Il s'agit d'enseignants, d'avocats, ou encore de ceux qui travaillaient pour le gouvernement. Beaucoup ne sont plus payés depuis des mois.

Après avoir quitté Zarandj, le voyage en camionnette à travers le désert dure près de sept heures pour atteindre le Pakistan. De là, les migrants sont "passés clandestinement en Iran", explique la BBC.

L'Iran et le Pakistan ont tous deux fermé leurs frontières avec l’Afghanistan aux personnes ne présentant pas de documents de voyage. La BBC a ainsi constaté un grand nombre d’expulsions depuis l’Iran au niveau des postes frontières officiels. Il s’agit notamment de personnes ayant tenté d'escalader le mur de séparation à la frontière avant d’être arrêtées sur le territoire iranien.

Pour l’ancien ministre britannique des Affaires étrangères David Miliband, désormais chef de l'International Rescue Committee (IRC), la crise actuelle en Afghanistan est "la pire" que le pays ait connue, alors que l’Afghanistan se trouve au bord de "l’effondrement économique".


Des migrants afghans en Iran. Crédit : Picture alliance
Des migrants afghans en Iran. Crédit : Picture alliance


Effondrement économique

Un récent rapport de l’USAID, l’agence des États-Unis pour le développement international, indique que 18,4 millions de personnes en Afghanistan ont eu besoin d'une aide humanitaire depuis le début de l'année.

Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), au moins neuf millions de personnes sont actuellement "aux portes de la famine".

Plus de 75 % du budget de l'ancien gouvernement afghan dépendait de l'aide étrangère. Or, cette aide a été suspendue depuis l'arrivée des Taliban. La communauté internationale a également gelé les avoirs de l'État afghan que David Miliband évalue à au moins 10 milliards de dollars rien qu'aux États-Unis.

L'arrivée de l'hiver

La semaine dernière, l’agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR), a effectué trois vols de ravitaillement humanitaire à destination des personnes déplacées dans le pays, alors que l’arrivée de l’hiver fait craindre le pire. Dans certaines régions, le thermomètre peut descendre jusqu’à -25 C°. De l’aide supplémentaire devrait être acheminée par la route depuis l'Ouzbékistan.

Selon David Miliband, l’Afghanistan a besoin "de fonds pour payer les salaires du secteur public, financer les services de base et débloquer les actifs pour ces services essentiels." L’ancien ministre met en garde la communauté internationale : si l’effondrement économique se poursuit à long terme, "nous en payerons tous le prix".

 

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