Gérald Darmanin, le ministre français de l'Intérieur, à Calais, le 28 novembre 2021. Crédit : Reuters
Gérald Darmanin, le ministre français de l'Intérieur, à Calais, le 28 novembre 2021. Crédit : Reuters

Lors d’une conférence de presse à Calais, le 28 novembre, soit quatre jours après le naufrage qui a entraîné la mort de 27 migrants dans la Manche, le ministre français de l’Intérieur a expliqué que plusieurs exilés avaient recours au chantage : certains d'entre eux ont déjà menacé de jeter leurs bébés à l’eau si les policiers interviennent en mer pour les arrêter. Les associations de Calais et Grande-Synthe se disent "choquées" par "l'indécence de tels propos".

Quatre jours après le naufrage ayant entraîné la mort de 27 personnes dans la Manche, le ministre français de l’Intérieur Gérald Darmanin, en déplacement à Calais, a pris la parole pour faire un point sur le drame. Critique envers la politique migratoire anglaise et soucieux de défendre les policiers français accusés par Londres de passivité sur les plages du Calaisis, le ministre s’est lancé dans une justification peu commune : faire porter la responsabilité aux migrants.

"Dans une image très récente que j’ai vue publier dans les journaux anglais, dans une partie des journaux anglais, on voit des policiers qui voient partir un bateau, et où une partie - une partie seulement - de la politique britannique a pu dire : ‘Mais que font les policiers français ? Ils laissent partir des bateaux !’ Nous vous disons que dans cette image-là, ce qu’on a pas vu, c’est que les migrants utilisaient des bébés et les menaçaient de les jeter dans une eau à quelques degrés, sur un moteur, si [les policiers français] venaient les interpeller […] En tant que ministre de l’Intérieur, je le redis, la consigne, c’est de ne pas intervenir. Nous ne pouvons pas mettre en danger la vie d’enfants, de vieillards qui sont parfois basculés dans la mer. C’est un constat que les policiers français font malheureusement depuis de nombreuses années […]"

Selon les propos de Gérald Darmanin, certains exilés se livreraient donc à un chantage en menaçant de tuer leurs bébés - ou en poussant des "vieillards" à la mer - si les policiers français intervenaient pour les stopper dans leur traversée. L'exemple a ulcéré les associations présentes sur le littoral du nord de la France.

"C’est pitoyable, je suis terriblement choquée par de tels propos", s'est indignée Anna Richel, coordinatrice pour l’association Utopia 56 à Grande-Synthe, jointe par InfoMigrants. "Il essaie de faire passer les migrants pour quoi ? Pour des criminels ? Il cherche à les dénigrer ? C’est hallucinant, et c’est très grave."

"C'est une honte"

Après la mort de 27 migrants en mer, beaucoup de militants associatifs pointent "l’indécence" des propos du ministre. "C’est une honte", estime de son côté Pierre Roques, l’un des membres de l’Auberge des migrants à Calais. "C’est une honte de se défendre comme ça, c’est fallacieux, malhonnête… Il a accusé les passeurs, et maintenant il cherche un nouveau coupable, donc il incrimine les migrants ? C’est au-delà de tout…"

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À l’unisson, les associations d'aide aux exilés rappellent que ce sont avant tout "la surmilitarisation" de la frontière, la politique des "non points de fixation", les démantèlements quotidiens qui poussent les migrants à traverser la Manche en prenant tous les risques.

"Imaginez ce qu’ils fuient s’ils en viennent à tendre un bébé au-dessus de l’eau. Je ne dis pas que c’est vrai, je dis qu’il faut se poser les bonnes questions", argumente de son côté Marguerite Combes d’Utopia 56 à Calais. "On parle de personnes dans une précarité extrême, de personnes qui ont perdu tous leurs moyens financiers dans des multiples tentatives de traversées, de personnes qui n’ont rien, qui n'ont plus rien. C’est trop facile de se dédouaner sur eux !"

"Ils n'en peuvent plus"

Cinq ans après le démantèlement de la "jungle" de Calais, des centaines de migrants survivent toujours dans le froid et au rythme des expulsions quotidiennes de leurs campements. Leurs tentes sont presque toujours saisies et lacérées, malgré les dénégations du ministre de la Justice Éric Dupond-Moretti, et leurs affaires personnelles souvent perdues. Gérald Darmanin a quant à lui assurer que ces procédés n'étaient pas menés par les policiers mais par une société privée de nettoyage. Or cette entreprise est mandatée par l'État et lacère les tentes sous les yeux des forces de l'ordre, comme le rappelle CheckNews.

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Reste que les conditions de vie précaires des exilés dans le nord de la France les poussent à prendre tous les risques, selon les humanitaires. "Aujourd’hui, à Grande-Synthe, le campement où vivent environ 400 personnes n’a pas de point d’eau. Il faut marcher deux kilomètres pour boire", explique Anna Richel d’Utopia 56. "Il fait actuellement 4 degrés, il a beaucoup plu ces derniers jours et il a neigé hier. Les conditions ne pourraient pas être pires", continue-t-elle. "C'est parce que les migrants n'en peuvent plus qu'ils tentent les traversées à n'importe quel prix."

À Calais, même dénuement. Les arrêtés se sont multipliés ces derniers mois pour interdire les distributions de nourriture. "Ca devient difficile pour les migrants d’accéder à la nourriture et à l’eau", rappelle à son tour Marguerite Combes d’Utopia 56. "On éloigne les points de distributions alimentaires toujours plus loin des campements pour que les migrants ne puissent pas manger là où ils vivent, et qu’ils ne puissent pas vivre là où ils vont manger". 

 

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