Anthony à Eisenhüttenstadt, fin novembre 2021 . Crédit : InfoMigrants / Marion MacGregor
Anthony à Eisenhüttenstadt, fin novembre 2021 . Crédit : InfoMigrants / Marion MacGregor

Anthony vient du Libéria. Il a passé les sept derniers mois dans un centre d'accueil pour demandeurs d'asile dans la ville d'Eisenhüttenstadt, dans l'est de l'Allemagne, près de la frontière polonaise. Voici son histoire.

"Je m'appelle Anthony et je suis originaire du Liberia, un petit pays d'Afrique de 3,4 millions d'habitants. En 1989, nous avons connu la guerre civile. J’étais encore un petit garçon. À 12 ans, j’ai été enrôlé dans l’armée. Puis en 1995, j’ai été blessé à la jambe par l’explosion d’une roquette.

C’est en 2003, lorsque la deuxième guerre a éclaté, que j’ai quitté le pays pour aller au Nigeria et y demander l’asile. Mais la vie au Nigeria était difficile, je vendais des téléphones portables pour m’en sortir. En 2009, je suis parti à Nairobi, où j’ai passé un an. De là bas, j’ai contacté l’ambassade polonaise en espérant pouvoir recevoir des soins médicaux en Pologne.

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J'ai obtenu un visa de 10 jours. Une fois sur place, je me suis enfui pour aller à Amsterdam et demander l’asile aux Pays-Bas. Mais à cause du règlement de Dublin, j'ai été renvoyé en Pologne [le règlement Dublin stipule qu'un demandeur d'asile doit déposer sa demande dans le premier d'arrivée en Europe, ici la Pologne, ndlr]

En Pologne, je n’ai finalement reçu aucun soin médical. J’ai voulu retourner à l’école, me relancer, faire quelque chose de ma vie. Mais la situation était très compliquée. J’ai fini par me marier à une Polonaise avec laquelle nous avons eu deux enfants.

Je ne comprends toujours pas pourquoi on ne m’a pas régularisé, au vu de mon état de santé et ma jambe blessée. J’ai passé 10 ans de ma vie dans ce pays sans pouvoir obtenir un droit de séjour permanent, même en ayant deux enfants. 

En Pologne, les réfugiés sont traités comme de détenus. Ici, en Allemagne, on a la liberté de bouger, mais là-bas, vous ne sortez pas. Et l’argent qu’on vous donne ne suffit pas à payer un loyer et de quoi manger. J’ai souffert en Afrique et désormais je dois continuer à souffrir ici ?"


Anthony montre la cicatrice qui court le long de sa jambe. Crédit : Majda Bouazza
Anthony montre la cicatrice qui court le long de sa jambe. Crédit : Majda Bouazza


InfoMigrants : avez-vous vécu dans un camp fermé en Pologne ?

Anthony : "Je n’y ai pas passé beaucoup de temps. Mais ceux qui vivent dans des camps fermés traversent des moments difficiles. Certains m’ont même raconté être allé jusqu'à devoir manger leurs propres excréments. Le traitement infligé par les Polonais aux réfugiés et immigrés dans les camps fermés est terrible.

En Allemagne, il existe des organisations qui se battent pour les migrants. Ce n'est pas le cas en Pologne, où les droits de l’Homme ne sont pas respectés. 

J’en suis venu à regretter de ne pas être mort pendant la guerre civile au Libéria. Mais tous les combats que j’ai eus à mener, la guerre, lorsqu’il n’y avait rien à manger, que je marchais dans la jungle, m’ont motivé à ne pas abandonner.

Puis, le coronavirus est arrivé. J’ai une nouvelle fois lutté pour survivre. J’ai économisé un peu d’argent, et j’ai pris un billet pour Amsterdam à la gare routière.

J’étais sur le point d’entrer aux Pays-Bas quand la douane m’a contrôlé."

InfoMigrants : et la police vous a amené ici, à Eisenhüttenstadt ?

Anthony : "Exactement. Cela fait environ sept mois que je suis ici. Désormais, je ne peux plus être transféré à cause du règlement de Dublin [Passé un certain délai, l'État membre dans lequel la personne réside devient responsable de sa procédure d'asile, ndlr].

J’attends la prochaine étape pour voir ce qu'ils vont faire de moi. Ils m'ont envoyé une lettre m’expliquant que le gouvernement allemand allait prendre ses responsabilités."

InfoMigrants : que vous inspirent les images des migrants à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne ?

Anthony : "Quand je vois ça, je prie pour que les Européens reviennent sur leur décision et les fassent entrer, pour le bien des enfants. Je prie pour que l'Allemagne continue à les aider.

Je connais l’histoire d’une fille qui a voyagé sans nourriture pendant un mois. Elle m’a expliqué avoir traversé une jungle, alors qu'il lui manque une jambe. Actuellement, elle se trouve dans un camp.

Et puis j’ai rencontré un homme en chaise roulante qui m’a dit que les soldats polonais l’avaient battu. 

En Pologne, les gens ne respectent pas les handicapés, alors qu’ici en Allemagne, je constate que les handicapés ont plus d’avantages. Ils vous donnent des billets de bus ou de train gratuits. En Pologne, les handicapés n’ont pas de droits. Vous êtes livré à vous même, un peu comme en Afrique. Il y a une grande différence entre la Pologne et l’Europe 'normale'. Je regrette les 10 ans que j'ai passés dans ce pays à détruire ma vie."


Le centre d'accueil de Eisenhüttenstadt, vue de l'extérieur. Crédit : InfoMigrants / Marion MacGregor
Le centre d'accueil de Eisenhüttenstadt, vue de l'extérieur. Crédit : InfoMigrants / Marion MacGregor


InfoMigrants : où se trouve votre famille ?

Anthony : "Mon père dépendait de moi, mais il est décédé pendant que je me trouvais ici dans ce camp. Je n'ai pas eu assez d’argent pour l’enterrer. 

Ma mère aussi dépend de moi. Elle ne pourrait pas survivre si je ne l'aidais pas.

En Afrique, le gouvernement ne s'occupe pas des personnes âgées comme en Europe. C’est la raison pour laquelle de nombreux enfants viennent en Europe pour aider leurs parents avant qu'ils ne meurent. Notre gouvernement ne les aide pas. Ils sont dépendants de leurs enfants."

InfoMigrants : que voulez vous faire si vous obtenez le statut de réfugié et peut-être la nationalité allemande ?

Anthony : "Mon rêve serait de travailler avec des personnes handicapées en Afrique. Depuis la guerre du Liberia, beaucoup de gens sont blessés et ont perdu l’usage de leurs jambes. Le gouvernement n'a pas le temps de s'occuper d'eux. 

Alors j'aimerais construire un centre de réhabilitation pour eux. Tout le monde aurait une chambre, travaillerait, et je paierais ces gens pour qu'ils acquièrent des compétences professionnelles. J'aimerais parler à la Croix-Rouge internationale pour qu'elle me soutienne afin d'aider les personnes handicapées et les veuves. Les maris de nombreuses femmes sont décédés et elles doivent se battre seules, tout en s’occupant de leurs enfants. Voilà mon ambition."

 

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