Le sous-préfet à la relance des Bouches-du-Rhône anime la cérémonie d'accueil des nouveaux Français, le 19 novembre 2021, dans les salons d'honneur de la préfecture de Marseille. Crédit : RFI / Aurore Lartigue
Le sous-préfet à la relance des Bouches-du-Rhône anime la cérémonie d'accueil des nouveaux Français, le 19 novembre 2021, dans les salons d'honneur de la préfecture de Marseille. Crédit : RFI / Aurore Lartigue

Récemment naturalisés, ils pourront glisser un bulletin dans l’urne pour la première fois lors de l’élection présidentielle française de 2022. Et pas question pour eux de laisser passer cette occasion. À quelques mois de l'élection, RFI est à Marseille, ville symbole de la diversité. 

De notre envoyée spéciale à Marseille,

Certains se sont mis sur leur trente-et-un, d’autres non. Mais pour tous ceux qui ont pris place sous les lustres à pampilles des salons d’honneur de la préfecture des Bouches-du-Rhône en cette après-midi ensoleillée de la fin novembre, c’est un grand jour : ils sont une trentaine de 19 nationalités différentes à recevoir leur décret de naturalisation. C’est la première "cérémonie d’accueil des nouveaux Français" dans la cité phocéenne depuis le début de l’épidémie de Covid-19.

Casquette brodée posée sur la tête, le sous-préfet à la relance des Bouches-du-Rhône imprime une certaine solennité à l’instant. "Ce moment est bien plus qu’une formalité administrative, rappelle Benoît Mournet dans son discours. Aujourd’hui, la France n'est plus seulement votre lieu de résidence, elle devient votre patrie. Le décret vous confère la nationalité, mais aussi la citoyenneté française." Et avec elle, des droits et des devoirs. Droit de voyager librement, de prétendre à un emploi public, d’exercer sa religion librement. 

Le vote, droit "le plus précieux"

Mais "le plus précieux, souligne le représentant de l’État, est sans conteste le droit de vote. Il s'agit de bien plus que d’un droit de glisser un bulletin dans l’urne le jour des élections (...) Cela montre que vous êtes membres à part entière de la communauté nationale, et cela montre aussi que nous appartenons à une démocratie, dont le principe est inscrit à l’article 2 de notre Constitution : gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple".

Les premières notes de la Marseillaise sont un peu coupées et les voix derrière les masques un peu timides. Une fois le livret de naturalisation reçu des mains du sous-préfet, une partie de l’assemblée se disperse vite, sans prendre la peine de partager un verre de coca pour marquer le coup.

Mais certains ne cachent pas leur joie. En entendant l’hymne national, Béatrice Ntaye s’est dit émue qu’à 50 ans, "une nouvelle vie commençait" pour elle. Cette auxiliaire de vie en Ehpad fait partie des quelque 12 000 travailleurs étrangers "en première ligne" - professionnels de santé, agents de sécurité ou d’entretien, caissiers, aides à domicile - qui ont bénéficié d’une procédure allégée pour prétendre à la nationalité française. Une "chance" que la désormais Franco-Ivoirienne s’est empressée de saisir. Car pour elle, cette naturalisation a un goût de revanche. Venue rejoindre son mari en France en 2003, la vie de couple a rapidement tourné au cauchemar. "J’ai découvert qu’il buvait, qu’il était agressif et violent." À cette époque, elle ne connaît personne à Marseille et elle est femme au foyer. Après avoir obtenu le divorce, elle se reconstruit. "Je me sentais chez moi mais sans être chez moi", se souvient-elle. Au marché, quand on lui tend un trac de campagne, elle ne peut s’empêcher de préciser qu’elle n’est pas française et n’a donc pas le droit de voter. Les jours d’élection, elle se sent "un peu aigrie" en voyant ses amis aller voter. "J’avais cette petite rage au fond de moi, commente-t-elle. Je me disais : j’ai mes enfants ici, je travaille ici et je ne peux pas aller voter ! Il faut que je sois Française."

"Jusqu’à présent, on ne nous demandait pas notre avis"

Cette frustration, Béatrice n’est pas la seule à l’avoir ressentie. "Jusque-là, on voyait les gens participer au vote dans notre pays et on ne nous demandait pas notre avis, témoigne Hamid Kaci. Ce n’est plus le cas aujourd’hui : on est à part entière inclus dans ce système." Né en Algérie, sous le drapeau français, il aura fallu 60 ans à ce Kabyle d’origine pour se décider à demander la nationalité. "J’ai tergiversé pour diverses raisons personnelles, se justifie-t-il. Et puis la guerre a laissé des traces." Mais aujourd’hui, il ne compte pas laisser passer sa chance de donner sa voix. "On vient d’horizons différents mais, espère-t-il en trinquant avec Lucine Hambardzumyan, d’origine arménienne, on a tous à cœur d’exister en tant que Français et de participer pleinement à tout ce qui se construit en France." Participer, c’est voter ? "Essentiellement, estime-t-il. Voter, c’est exister." Il se désole d’ailleurs de voir souvent "des gens de [sa] communauté, nés en France, mais qui ne prennent pas part au vote. C’est dans notre intérêt à tous de participer. J’aimerais qu’ils se réveillent et participent à l’avenir du pays". 

Le chemin de Daniel Maina aussi a été long. Arrivé il y a huit ans du Kenya, un pays anglophone, il lui a fallu beaucoup travailler pour apprendre le français, se former. "Et maintenant, je suis devenu citoyen français et j’ai un boulot stable. C’est tout ce que j’ai toujours voulu avoir. Un rêve qui se réalise", pour le jeune homme de 34 ans. "Le vote, affirme-t-il, est un droit sacré". Pourtant, cet ingénieur réseaux avoue n’avoir jamais voté dans son pays. "Je n’avais pas la confiance nécessaire. Depuis que je suis ici, j’ai vu comment les leaders s’expriment, ce qu’ils nous ont promis, ce qu’ils nous ont donné, ce que moi j’ai réussi à obtenir, énumère-t-il, porté par l’enthousiasme de la cérémonie. Donc je vais voter pour la première fois dans ce pays. Dans mon pays !"

L’importance du vote, Carla Hocheid, comme ses compatriotes brésiliennes rencontrées à l’occasion de cette cérémonie, en a bien conscience. "On voit par exemple ce qu’il s’est passé dans notre pays", se désole la jeune femme qui est en train de faire les démarches "pour pouvoir voter contre Bolsonaro l’année prochaine". L’assistante sociale envisage aussi de s’engager en France. "On croit que la politique, c'est quelque chose d’éloigné, de compliqué. Mais cela fait partie de notre quotidien : les transports, l’accessibilité pour les personnes handicapées… La politique, ce n’est pas savoir le nom de tous les candidats et de tous les partis. C’est tous les jours."


Maintenant qu'elle est naturalisée, Carla Hocheid songe même à s'engager en France. Crédit : RFI / Aurore Lartigue
Maintenant qu'elle est naturalisée, Carla Hocheid songe même à s'engager en France. Crédit : RFI / Aurore Lartigue


En 2022, tous seront donc ce qu’on appelle des primo-votants. Quels sujets les animent ? En tant que travailleuse sociale, Carla s’inquiète de voir "les droits des personnes précaires, surtout immigrées, se resserrer de plus en plus." Hamid Kaci regrette lui que les extrêmes accaparent la campagne. "J’aurais voulu que ça se passe de manière plus pacifique." Et que la priorité soit mise sur des questions comme l’économie, la sécurité, la lutte contre le virus. 

"Un manque" de plus en plus pressant

"On l’a fait, enfin ! On est des vrais citoyens français." Mehir et Ahlem Ben Amar sirotent, légers, un café devant la préfecture. Le champagne, ils l’ont sabré depuis un moment, quand ils ont reçu la lettre de confirmation. Mehir a quasiment vécu à Marseille toute sa vie. Pourtant, il a fallu son mariage avec Ahlem, arrivée elle de Tunisie en 2008, pour qu’il franchisse enfin le pas. Le couple explique que ce n’est que récemment qu’ils ont ressenti un "manque" de ne pas pouvoir voter. Presque une urgence. "C’était plus calme avant, ça coulait tout seul. C’est pour ça qu’on ne songeait pas à donner notre avis", analysent-ils, estimant que les choses se sont "dégradées". Ahlem évoque les attentats qui ont frappé la France ces dernières années. Alors pour eux, oui, il faut voter pour "sauver la démocratie, les valeurs de ce pays, sauver la liberté, la liberté de culte". 

Si tous disent vouloir participer à l’élection présidentielle du printemps prochain, beaucoup avouent ne pas connaître leur situation électorale. Depuis 2019, les personnes qui acquièrent la nationalité française sont inscrites d’office sur la liste électorale. Ne reste plus pour eux qu’à se renseigner pour connaître, si ce n’est pas le cas, leur bureau de vote. 

Béatrice Ntaye ne réalise pas encore tout à fait. Elle est encore dans sa "bulle". Mais elle qui ne s’autorisait pas trop à se pencher sur la politique française, a désormais hâte de s’investir pour décider à qui elle donnera sa voix. "Maintenant que je suis française, ma voix compte." En décembre, son fils aura 18 ans : en 2022, ils iront voter ensemble pour la première fois.

 

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