L'artiste nigérian Chris Obehi. Crédit : lpage Facebook de Chris Obehi
L'artiste nigérian Chris Obehi. Crédit : lpage Facebook de Chris Obehi

Chris Obehi est un jeune auteur-compositeur qui a fui Boko Haram au Nigeria pour trouver refuge en Italie. Aujourd’hui, il mélange les sons de son pays natal avec la musique sicilienne.

"Mon pays natal restera toujours ma maison", explique Chris Obehi au téléphone depuis Warri, au Nigeria. Pour la première fois depuis qu'il a quitté sa ville natale, Chris est rentré chez lui pour voir sa famille, ses amis et participer au tournage d’un documentaire sur l’évolution du pays depuis son départ en 2015 lorsqu'il était encore adolescent.

"Le mode de vie n'a pas vraiment changé", commente Chris. "Depuis que je suis ici, je n’arrête pas de manger. Je mange beaucoup de fufu. Vous connaissez le fufu ?", s’amuse le jeune homme, en parlant de la pâte traditionnelle faite à base de farine d'igname noire ou de manioc.

Pour Chris, revoir sa famille a été "plein de grandes émotions" et "l’un de plus beaux jours" de sa vie.

Warri, la plus grande ville de l’Etat du Delta, dans le sud du Nigeria, compte près d’un demi million d’habitants. L’exploitation des ressources naturelles, les raffineries de pétrole et de gaz naturel, ont apporté à la ville son lot de richesses mais aussi de conflits.




"Je voulais un avenir meilleur"

Chris explique avoir fui le Nigeria pour échapper aux exactions du groupe terroriste islamiste Boko Haram, à un moment où les enlèvements devenaient de plus en plus fréquents. "Je voulais un avenir meilleur, pour ma musique et ma vie. J’aime tellement la musique, j’ai toujours rêvé de faire le tour du monde avec la musique pour diffuser mon message. L’insécurité au Nigeria était devenue trop grande et j’ai dû fuir. Vous savez, des gens disparaissaient, c’était vraiment effrayant".

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Chris a grandi dans un foyer où la musique était omniprésente. Sa mère "chante dans une chorale, c’était des alléluia et ce genre de choses à longueur de journée", raconte-t-il, en riant. Son père était plutôt tourné vers l’afrobeat, les sections rythmiques et le reggae. Ainsi, Fela et Femi Kuti, ou encore Bob Marley ont composé la bande-son de son enfance. "J’ai commencé à jouer de la batterie et du clavier à l'église pour former mon oreille." En Italie, Chris a encore appris à jouer de la guitare en autodidacte à travers des tutoriels sur YouTube.

Enlevé en Libye

En 2015, Chris, encore mineur, décide de partir et traverse le Niger pour arriver en Libye, où il trouve un emploi de laveur de voitures afin de payer son passage en Europe. Mais il n’échappera pas au sort de tant de migrants en Libye. Au bout de quatre mois, il est kidnappé et retenu dans une centre de détention. "C’est un pays sans lois, j’y ai vu des choses tellement horribles, j’ai vu des gens se faire abattre. La Libye, c’était l’enfer, c’était terrible", confie-t-il d’une voix posée.

Avec un compagnon de route, il élabore un plan pour s'évader. "On a décidé qu’il fallait s’échapper. Imaginez un lieu où 500 personnes doivent se partager une toilette. Il y a de l'urine, des excréments. Certaines personnes se faisaient dévorer par des sangsues."

Selon Chris, qui reste vague sur les détails, chaque jour des gardes venaient leur annoncer les noms des personnes qui allaient être libérées, certainement parce que leurs proches avaient payé la rançon exigée par les ravisseurs. 

Au bout de quelques semaines, son ami est le premier à parvenir à s’échapper en se faisant passer pour une personne qui n'avait pas répondu à l’appel de son nom par les gardes. Peu de temps après, il revient au centre de détention et réussit à faire libérer Chris à son tour.

"Je ne pouvais pas le laisser seul"

Une fois libre, Chris parvient à monter à bord d’un bateau pneumatique. Au bout de deux jours de traversée, il aperçoit un navire de sauvetage. "J’ai pleuré. Le bateau tremblait et prenait l’eau. Il y avait des bébés à bord qui pleuraient. On était 105 personnes. C'était la nuit et ce très gros bateau s’approchait de nous très lentement."

Les gens se battaient et "il y a eu quelques blessés", se souvient-il. Chris raconte avoir sauvé un petit garçon qui semblait avoir été séparé de sa famille. "Je me suis approché de lui, je l'ai touché et il avait si froid. Je l'ai serré contre moi, je ne pouvais pas le laisser seul", se souvient Chris, qui a fini par tendre l’enfant aux sauveteurs pour qu’ils les hissent tous les deux à bord. 



Apprendre à connaître Palerme

Chris ne sait malheureusement pas ce qu’est advenu du garçon. "Je me souviens de lui, souriant, jusqu’à Lampedusa. Il me regardait et je le regardais". Les deux ont été séparés une fois en Sicile, mais "le plus important, c'est qu'il soit en sécurité", conclut Chris.

Arrivé à Palerme, en tant que mineur, Chris obtient un logement et le droit d'étudier. Au début, il se rappelle avoir été réticent à l’idée de devoir apprendre une nouvelle langue, insistant sur le fait qu’il parle déjà l’anglais. Chris finira toutefois par changer d’avis et par apprendre l’italien. Il s’achète une guitare "vraiment basique" et donne des concerts dans le quartier populaire multiculturel de Ballarò, où vivent de nombreuses communautés ouest-africaines issues du Nigeria, de la Guinée ou encore du Sénégal. Des spécialités culinaires comme le mafé sénégalais côtoient la caponata sicilienne.



Cu ti lu dissi

Musicalement, Chris est séduit par le chant de la légende de la chanson sicilienne Rosa Balistreri. Lors de ses concerts, il commence par jouer Cu ti lu dissi, l’un des titres en dialecte sicilien de la chanteuse. Rapidement, les habitants et musiciens de Palerme tombent sous son charme.

"J'ai cette passion pour la culture sicilienne, pour l’art de vivre des vrais Palermitains. Quand j'ai entendu cette chanson, j'ai été vraiment captivé par la voix et toutes ces émotions fortes. Elle chantait avec son cœur".

Cu ti lu dissi s'est avérée être la porte d’entrée de Chris dans la société palermitaine. "J'étais tellement content de réussir à apprendre cette chanson que j'ai pris ma guitare et suis allé la jouer dans la rue."

Il se souvient des passants surpris et "souriants". "J’ai vu l'émotion sur leurs visages. Ils se demandaient ce que faisait cet Africain à chanter cette chanson sicilienne". 

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Rapidement, Chris devient une figure incontournable de la musique de rue à Parlerme, avant de participer à des festivals et de collaborer avec des musiciens locaux. "La musique est un langage universel", rappelle Chris.



La douleur dans ses chansons

Bien que Chris arbore en permanence un large sourire dans ses vidéos et sur les réseaux sociaux, il continue à porter la douleur de son voyage et de sa séparation avec le Nigeria. Dans une chanson de son nouvel album, Chris chante en italien : "Quand je souris, les gens pensent que tout va bien, mais en fait, tout n’est pas aussi formidable."

Dans une autre de ses chansons, également en italien, Chris répète que "nous ne sommes pas des poissons, nous sommes des êtres humains". Il y raconte l'histoire d'un enfant condamné à vivre "comme un poisson" au fond de la mer, après être tombé de l’un des bateaux de migrants.

Son album "Obehi" a été enregistré, mixé et masterisé à Palerme par Fabio Rizzo. C’est un cocktail d’influences, de l’afrobeat, en passant par la pop italienne et la funk, le tout chanté en langue Esan, un dialecte du Nigeria, en pidgin, en italien et en anglais.

"Obehi" s’est diffusé jusqu’en Afrique du Sud, en Gambie et au Tchad, où les ventes sont plutôt bonnes, selon Chris. "Quand je suis arrivé, je ne me sentais pas chez moi, mais quand j'ai vu l’hospitalité chaleureuse des gens", les choses se sont améliorées."



Rendre quelque chose

Après avoir été accueilli par la communauté sicilienne, Chris souhaite rendre ce qu’on lui a donné.

Sa musique, dit-il, est une façon d'offrir quelque chose en retour. D’autant que celle-ci aura permis au Nigérian d'appeler la Sicile sa deuxième maison. "La Sicile est vraiment accueillante. C'est un endroit où l'on s'entend facilement avec les gens. Palerme est un endroit vraiment spécial. Ils veulent apprendre à vous connaître et savoir d'où vous venez."

Si Palerme n’est pas à l’abri du racisme, Chris estime que la ville est un lieu où des migrants peuvent trouver du travail et un endroit où il est possible "de faire le point". Il dit avoir rencontré beaucoup de gens qui "voulaient vraiment m'aider a me construire un avenir, à aller à l'école, à étudier et à m’encourager à aller de l'avant dans la voie que vous voulez."

Chris espère bientôt pouvoir déposer une demande de naturalisation pour devenir un citoyen italien.

En attendant, il veut continuer à diffuser le plus largement possible sa musique. "Je vois mon avenir partout. Ma musique a commencé en Sicile, mais on va la transporter partout et montrer au monde ce nous faisons. Je suis l'avenir, nous sommes l'avenir", dit Chris en souriant.


 

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